samedi 19 juillet
My own private Velcro.
Quelques centimètres de "Velcro", le roman qui sortira après "Furioza". Je le déclare fini tous les jours et tous les jours je le reprends. Un vrai job de dentellière : un accroc et il est foutu. Je projette 12000 retouches, je le bichonne. Normal, c'est mon tout dernier gosse.
"...Je sais parfaitement qu’à mon retour certains auront trépassé. D’autres seront encore plus fanés qu’à mon départ. C’est le problème avec les personnes âgées, elles méritent autant de visites que les nouveaux nés. Ils changent vite. Une ride de plus, des centimètres en moins, une couche pour adulte modèle « intraversable » et ils ne ressemblent plus à ce que vous aviez laissé. Je me demande à quel stade de pourrissement en est mon « futur père ». J’ai une réelle mentalité d’infirmière. J’ai cet espoir de soulager. Dès que j’entends une voix geindre je lui souffle que tout ira bien. "Mon père" n’a eu qu’à cogner à ma porte et j’ai pris ses bagages et je lui ai montré sa chambre. Je n’aurais pas dû mettre tendrement ma main dans son dos ce fameux soir. Je ne suis pas protégée contre les pères. La preuve, je me lance dans la gueule d’un autre. Sans préavis. Je n’hésite pas à me condamner. Et peu importe qui je berce, je ne vois plus que des dentiers secs sur des table de chevet à l’abandon. Des veines vides ou à leur bord, du sang prostré. Non, les endorphines n’endorment pas, elles ne lissent rien, au contraire elles mettent à jour. J’ai l’impression que ma mémoire est devenue un sac de ciment au dessus de mon crâne, étranger aux normes de sécurité. Un seul faux mouvement et il se déversera. Je vais fêter mon anniversaire dans à peine un mois, je ne veux pas connaître mon âge. Je n’ai pas peur de vieillir, j’ai peur de flotter, que mon âge n’avance plus. De ne jamais connaître ces voix maternelles d’infirmières et leurs doigts qui prendraient mon pouls, s'assurant qu' il tient bon. Plus je cours et plus je risque de me rencontrer. Mon avenir ne me chassera pas. Un père incontestable à quelques centaines de kilomètres ? Qui croirait en cette connerie de gênes, qui prétend que l’on naît d’une personne précise. On sort du ventre de sa propre vie."
vendredi 04 juillet
Girls on film...Girl on "Furioza" !
Mais dites moi ,ça ressemblerait pas à la couve de mon polar, ça?

«… L’avion a décollé et j’imaginais Miami comme un énorme poster angoissant, avec des palmiers qui ne respectent pas l’échelle humaine, des façades de buildings prétentieux sous un soleil fluo et en colère. J’apprends que mon partenaire pour le film sera Dean, je remercie Alphonse de ne pas me l’avoir dit avant ou je n’aurais sans doute pas pris l’avion. Alphonse a la gueule de bois et il ne supporte pas l’avion. De plus, il assure avoir essayé la veille, la pire des cokes qu’il n’ait jamais sniffée. Il précise que N. a toujours de drôles de plans. Pour ma part, j’ ai toujours refusé la drogue ou l’ alcool en bloc, sous toutes ses formes, non pas pour jouer les saintes-nitouche, mais pour garder les idées claires coûte que coûte, même sous le coup d’ un chagrin, d’ une trahison, le couteau encore planté dans le dos je veux tout sentir, sans analgésique, pareil pour le bonheur et l’ extase, je les veux sans exhausteur de goût, je refuse qu’ une ligne de poudre ou un Ecstasy, prétende détenir un angle de vue sur ce qui m’ arrive. Je retiens mon souffle le temps que l’avion se stabilise, mes ongles griffent les bords du siège, Alphonse est déjà endormi, il pense à sa nuit avec N. Je regarde par le hublot si la ville que j’ai quittée en dessous existe encore; l’oiseau blanc et gras ne laisse maintenant plus qu’un trait de craie blanche au ciel de ceux qui ne partent pas. Les nuages semblent étouffer, étranglés à la surface d’un espace étroit comme un tube à essai. Je m’endors contre la paroi glacée. Confie mes rêves à l’altitude. Les nuages ne bougent plus et l’avion glisse entre les destinations qui sommeillent. Le ciel est dans le coma.»
mercredi 30 avril
You've got a mail.
En réponse à de nombreux mails présentant la même trame, je me permets de faire un "tir groupé". 
Je reçois régulièrement des manuscrits, ébauches de textes, poèmes, et autres ensembles de mots de tous poils : parfois pour avoir un avis ( ! hey ho ce n’ est que moi ! ), ou peut-être tout simplement… pour envoyer un fichier joint…je ne sais pas...
Bref, je voudrais donc donner un embryon de conseil bien modeste, parce que franchement je ne me sens pas les épaules pour critiquer dans le détail ce que les autres écrivent. Pas un rôle pour moi . ( en plus, si je m’ y risque et que je suis en pleine lecture d’un Truman Capote ou d’un Ellis, vous pourriez déguster, étant déjà plus que dure avec moi-même... ). Des bonnes surprises, il y en a eu, une ou deux, (mais la subjectivité étant ce qu'elle est...), à ces auteurs, je n' ai pas manqué de dire mes plus respectueux adjectifs.
Pour les autres... En fait, imaginez vous, quand vous recevez la photo du nouveau né d’ une amie et que…Enfin bref, tout commentaire serait mal venu.
Pour dégoter un avis valable, choisissez deux personnes bien distinctes. ( male ou femelle peu importe, l ‘essentiel est qu’ il n’ ait aucun lien de parenté avec vous ( jalousie si vous êtes un astre de l’écriture, humiliation dans votre dos si vous écrivez comme un ado biactol) oubliez maman, elle vous aime trop. Pour ce qui est des amis ( savoir distinguer les amis des copains), mêmes observations que pour la famille.
Le premier. ( surtout pas un auteur, ils n’ aiment que ce qu’ ils font ou vous brossent pour jouer les princes) vaguement lettré ( il est allé à la fac ! ), fin lecteur ( fans de marc Lévy ou autres de même facture OUT OF HERE), il se fait facilement un livre par semaine, pas chick lit du tout, fan de littérature américaine ( Ellis oh oui Ellis), curieux intellectuellement ( il n’ a rien contre beigbeder, parfois d’ailleurs en secret, il le fait rire ), a vu Magnolia treize fois, surtout pas aigri ( donc pas trop intello: le genre à commencer ses phrases par : moi ce qui me choque dans l' oeuvre sartrienne c'est...: forget about it). Idem pour ces êtres au caractère anguleux que sont les autodidactes.
Le second. Caresse une débilité légère. Son dernier livre presque lu remonte au collège ( un loubard sur le toit, il ne se souvient pas vraiment du titre), il se demande si Houellebecq est une femme, (s’il se le demande), a plus de deux morceaux de Céline Dion dans son lecteur mp3, possède une 406, parce qu ‘il en a vu une blanche hyper cool dans un de ses films favoris. Ces caractéristiques sont cruciales. Son avis ( zappez les passages où il vous donnera des cours d’écriture, oui, le blaireau aime donner des leçons de sémantique), vous donnera une indication sur le nombre d’ exemplaires que vous vendriez une fois édité, si tel est votre dessein, mieux vaut que son avis ressemble à des yeux émerveillés, auquel cas il se rengorgera régulièrement devant ses potes avec : oui , oui je connais quelqu’un qui fait un boulot de tronche, il écrit.
Les deux avis mêlés feront de vous un autre. Soi un auteur impatient de publier, soi un auteur tout court. ( ou bien un agent immobilier en Haute-Saone). En ce qui concerne la recherche puis la trouverche d'un éditeur, armez vous de plus que de patience, (à éviter pour les suicidal tendancies addicts). Sachez cibler par rapport à la teneur de vos textes et à la ligne éditoriale de la maison visée. Pour les adresses d' éditeurs il y a l' excellent annuaire zazieweb, un guide pas mal fait, de la petite et moyenne édition, avec en ligne chaque catalogue, politique éditoriale, souhaits en matière de manuscrits et autres.
Il y a un moteur de recherche histoire de limiter la fastidieuse liste de + de 1800 editeurs. Voici d' ailleurs le lien : http://www.zazieweb.fr/site/editeur/pageediteur.php
Et surtout keep smiling ce n' est que de l' encre.
mardi 04 mars
POLAR, POLAR...ça vous tease?
Furioza est un polar. En voici le début.
C’est derrière un buisson de houx qu’ils ont retrouvé mon corps tout ficelé, comme dans une parodie de film noir, les bas filés, le rouge à lèvres carmin en rature sur le reste du visage, bouche grande ouverte, expression des mains plutôt crispée, la tête tournée vers le meurtrier une dernière fois.
Mon corps halé, est devenu pale et mat comme du plastique, celui des mannequins dans les vitrines. Par endroit, ma peau est bleue, forcément, l’hiver est déjà incrusté dans le mois de novembre. J’ ai des ecchymoses sur les joues, on verrait presque les empruntes du type, les dix, tout autour du cou, ourlant un rail violacé, dû à la strangulation par lacets de coton blanc dont j’ ai été victime.
Ma jupe est intacte, ni relevée, ni déchirée, on avait même pris le temps de la repositionner, d’en effacer les plis. J’avais été, dans un premier temps, rageusement tabassée, et toutes chairs ramollies, on avait clos le crime par quelques pénétrations vaginales peu violentes, en tous cas beaucoup plus tendres que celles dont j’avais l’habitude.
Ma chair était gelée, je voyais tournoyer les gyrophares qui déployaient de petits faisceaux mouvant dans l’air. Des lignes rouges, précises et nerveuses.
Le Paradis s’annonce des plus familiers et je m’adapte vite à cette sarabande commune faite de beuglements de tous sexes, de toutes espèces, d’aboiements policiers. L’accent n’est pas mis sur la qualité de l’ accueil, c’est le moins qu’ on puisse dire, il n’y a pas de porte, pas d’hôte vêtu de blanc, ni de transition sèche avec vue sur une vallée de sucre comme on le pense, finalement c’est juste le jour d’après : ce jour où on meurt.
Des uniformes gueulent « stop ! », ou gueulent : « alors » ? Et puis on ne sait plus trop quoi dire, alors on grimace. Les portables n’arrêtent pas de sonner, des mélodies de films grand public se meuvent contre des jingles de publicités pour coupe-faim, on décroche ou bien le répondeur fera l’affaire ; on fait de malheureux petits pas entre les langues glacées qui minent le sol, les pointes de pieds sont tendues, en éclaireuses, les enquêteurs sont des hérons géants, titubant autour de moi par dizaines, déroulant de leur bec, les mètres infinis de rubalise qui cercleront mon terminus.
Vous parlez d’un paradis ! Je me trouvais dans le hall d’embarquement d’un aéroport en travaux oui ! De petites fleurs jaunes au dessus de mon nez éjectaient une agréable fragrance sucrée. C’était au moins ça, morte oui, mais pas complètement privée de plaisirs.
Ce fut de courte durée, le sang sous ma peau peina soudain à circuler, ma température chuta, je venais, je crois, de goûter à un dernier délice, tandis que mon sang courait en direction de « nulle part », le pays des flingueurs.
Un flic était accroupi au dessus de moi. Un long duvet châtain et vierge de tout rasoir soulignait ses maxillaires. Ses cheveux s’invitaient en délicates boucles sur son front, ils sentaient la vanille et la cannelle, ses yeux étaient encore collés par la nuit profonde, sa chemise n’était pas repassée.
Son regard inspectait mon chemisier, il sortit une cigarette de sa poche intérieure gauche et soulevait mon vêtement avec, côté filtre. Mon soutien gorge était déplacé au dessus de ma poitrine, un des deux bonnets était complètement déchiré. En soie. Fragile. Ensuite il souleva légèrement mon menton, comme pour corriger ma pose. Ses lèvres se sont plissées de dégoût, je voyais sa bouche large, très fine, rappelant fortement celle d’une murène et elle peinait à planquer ses petites dents pointues, toutes plantées d’ une façon désinvolte. Il décolla de terre, à l’aide de son ustensile, de longues cordelettes blanches, enroulées comme des lombrics amoureux, laissées à douze centimètres exactement, de ma tête.
Son acolyte, un blond longiligne savamment décoiffé, aux allures de pop star en costume, nota la distance et d’autres détails sur un palm gris métal. Ses petits yeux gris n’avaient jamais vu de mort. C’était dégoûtant mais il voulait VOIR. Entre chaque mot tapé, il relevait la tête vite fait pour faire enfler sa macabre banque d’images.
_Une paire de lacets…Visiblement pas à elle…Le tueur a pris ce qu’il a pu pour la finir. Il n’avait pas PREVU de la tuer. Il aurait fait le coup tout de suite, vu les incisions au couteau, pourquoi s’emmerder ? Je ne veux pas m’avancer. il avait peut être presque envie de la louper…Etrangler avec des lacets aussi fins, c’est pire que du désespoir, c’est de l’humour. Autant utiliser du fil à coudre. La preuve, il a finalement utilisé un couteau ou un cutter, vu la fine incision, pour l’achever… Et la jupe a été remise en place… On peut chercher du côté des pauvres types, et ça nous fait une putain de liste »
Le jeune flic releva ma jupe et indiqua au blondinet le chili con carne en dessous. Il trouva utile de préciser qu’il s’agissait d’une purée en règle de mon intime (enfin plus vraiment) anatomie. Blondin n’en avait jamais vu de semblable, évidemment. Je dégageais une certaine fierté à être désormais sa référence en matière de « bouillie humaine ».
Ce bambin de la police semblait encore plus jeune que l’autre, sa peau était blanche comme du lait écrémé U.H.T., et ses paupières étaient toutes tendues comme si elles venaient d’être dessinées ou qu’elles n’avaient pas encore servi, à croire qu’on m’avait confiée à l’école de police du coin, « section crime » tout juste crée. Si ça continuait comme ça, j’allais me faire dépiauter comme une grenouille fendue sur sa longueur, par une classe de ce2 en cours de biologie.
Leur lecture n’en était pas moins bonne. Accrocs qu’ ils devaient être, au cinoche, blindés d’ images de crime, engoncés dans les fauteuils rouge en feutrine, à saluer l’ ingéniosité des tueurs, guettant leurs bons mots, qui deviendront ensuite des phrases cultes. Derrière un écran ou en face de nous, quelle différence ?
L’odeur.
Et les flics enregistrent au fond de leur crâne cette fameuse fragrance qui se distingue si bien de toute autre. Car c’est elle qui les mènera au bout de l’histoire. A mesure qu’ils m’inspectent, je vois les policiers prendre leur souffle, prévoyant de rester en apnée pour une période très longue, jusqu’ à la prochaine victime.
Ce qui est bon à savoir, c’est qu’avant de crever d’une façon irrémédiable, on est placé dans une sorte de salle d’attente, un état second voire tiers, une semi conscience proche de l’ébriété, qui vous fait ressentir les choses d’une façon inconnue, vraie, et l’expression « à fleur de peau » devient inexacte. Toutes les réponses à toutes nos questions débarquent en informations désordonnées. Tout ce qui vous est arrivé, de sinistres ou de fades, vous pénètre comme une seringue sèche, et tout reprend vie à l’intérieur, comme jamais.
Ça dure quelques minutes, la dernière vague, avant le repli vers l’immense RIEN DU TOUT. Pendant ce temps, des gens s’affairent, prennent le relais pour le questionnement sous toutes ses formes, des interrogations sourdes et maudites : « qu’est ce que je fous là au lieu d’être chez moi ? » aux questions ouvertes, communes, volatiles : « quel malade a pu faire ça ? La banalité de leur émoi devant mon saccage est sain, ce sont des gens comme vous, les flics, leurs émotions sont aériennes, imprécises, frugales et bien qu’ ils côtoient assidûment l’ horreur, elle ne leur est bel et bien jamais rentrée dedans.
Les paires d’yeux au dessus de ma peau, focalisaient sur le fait qu’on ait précieusement replacé le vêtement sur moi comme il faut, juste après le coït, comme pour me faire belle.
_C’est comme s’il avait regretté son geste, il l’a rhabillée comme pour s’excuser.
_Pourquoi dans ce cas ne pas lui avoir remis son soutif.
_Manque de temps, la trouille. C’est son côté maladroit, non calculateur. Je dirais même que ce n’était peut être pas SON idée.
_Vous croyez qu’ils étaient deux ?
_Oui mais peut être pas tous les deux sur les lieux du crime, un commanditaire pourquoi pas.
Il y avait un petit mouchoir près de mon visage, plein de rouge à lèvres.
_Il a même voulu la nettoyer, et d’après les traces sur sa figure, il l’a embrassée.
_Un amoureux éconduit sans doute ?
_Un amoureux secret, éconduit non. Etre éconduit pousse a plus de maîtrise que ça dans le geste. Il aurait voulu se venger d’elle, qu’elle soit la plus laide possible, il l’aurait défigurée ou lacérée, il s’en serait prit à sa beauté, or là il a voulu la rendre intacte. Et vous avez vu ses nibards, c’est dégueulasse !
Les deux flics faisaient beaucoup de zelle, j’en déduisais sans peine qu’il s’agissait de l’une de leurs premières affaires et que leurs méninges si affûtées remerciaient de cette manière je ne sais qui pour ce cadeau de les faire mener enfin une enquête.
Tandis qu’ils tissaient différents scenarii, je restais ficelée, un ruban noir, autour de moi était noué comme sur le haut d’un cadeau.
_ Il fait de l’humour…Psychopathe à l’essai je dirais. Il pourrait nous en faire d’autres de ces cadeaux…
_Ouais, t’as peut être raison. Je vois plus un moyen de nous le faire croire, pour brouiller les pistes. Les tueurs deviennent de plus en plus malins, ils se documentent, ils connaissent les processus de diversion. Ce qui me gêne ce sont les dents de devant, la mâchoire supérieure défoncée…Ça ne ressemble pas au reste des tortures. C’est brutal pour un mec qui rhabille une nana qu’il a violée. Ils étaient deux. Deux gars que tout oppose.
_ Ou un schizophrène ?
_Ne jamais s’emballer.
L’un des deux avait raison. Mais ma rigidité mortuaire m’empêchait de parler ou même de faire un croquis dans la terre avec mes ongles. Mon corps bleuté cloquait hors de ses lacérations, en petites boursouflures triangulaires violettes. Le plus jeune flic appuyait dessus avec son doigt, comme un jeu « premier âge », ceux pour reconnaître les bonnes mélodies.
Etre tombée sur des novices m‘ importait peu.
Que l’on retrouve ou non le coupable, plus rien ne changera pour moi. Tout meurtre tombe dans l’indifférence au delà d’une semaine, à moins qu’il ne s’agisse d’un gosse, et encore. Quelque part, j’avais de la chance de servir de cobaye à perspicacité pour les deux enfants policiers. L’équipe légiste est arrivée une demi heure après eux
Le plus vieux des deux inspecteurs a posé sa main sur le bras de l’autre pour lui faire signe de reculer. Les scientifiques ont pris le relais. Le grand blond a raté son pas de danse et a glissé sur une abondante larme boueuse, le bord blanc de ses baskets s’est recouvert d’une bave épaisse et marron.
_C’est dégueulasse, merde.
Le plus vieux a sorti un palm, lui aussi a pris de brèves notes, et puis les deux apprentis flics se sont dirigés vers leur voiture, l’un des deux a ricané aigu comme une jeune fille, je crois qu’ils se racontaient le dernier épisode de « 24heures chrono ». Ils ont de la chance, à leur stade il y a encore ça, pour faire écran. Qu’ils profitent bien de ces parades qui fonctionnent encore, bientôt, la simple vue d’un chat crevé les terrassera, leur rappellera leur dernière nuit à ramper et prier pour que ce genre de meurtres n’arrivent plus jamais, des corps identiques au mien dégringoleront du ciel, et les deux gamins tournés en hommes remonteront, penauds, dans le véhicule blanc, avec en tête, le peu qu’il y a à apprendre des crimes.
*
Aucun effet personnel. Mon sac à main : envolé. Des bijoux ? Disparus. Un des légistes avaient remarqué que mes oreilles étaient percées. Avec sa torche il lorgnait mes poignets et mes phalanges pour y distinguer des marques de bronzage spécifiques qui démontreraient le vol de mes bijoux. Qui est dans la plupart des cas, ce que l’agresseur fait en second s’il s’agit d’ un violeur, en premier si le type a juste flingué pour faire taire après le vol. derrière ma nuque, on distingua d’ailleurs une entaille, signe que le bijou avait été arraché d’un coup sec.
Ainsi, ma montre en or, mon alliance trois or, et cette chaîne de cou, s’étaient volatilisés.
On a retrouvé mon sac, à cent mètres de l’agression. Plus rien à l’intérieur. Juste une carcasse de porte feuille. Un des légistes était une femme et son œil avisé à vite repéré la qualité du sac et du reste.
_ Bon sang elle est gaulée comme une bombe
_Tu vois ça comment toi ? C’est un bout de bidoche maintenant
_Je le vois, c’est tout
_A mon avis c’est une pute
_Cette nana me dit quelque chose, je sais pas pourquoi
_T’as dû te faire plaisir un soir ça doit être ça
_Non, non c’est pas ça…
_T’as demandé aux deux mômes ?
_Tu parles, ils vont retourner se coucher vite fait, y a école demain.
Impossible de brailler.
Je n’ ai plus accès aux autres. On rappelle les deux inspecteurs.
_Alors ?
_Elle me dit quelque chose…
_Oui à moi aussi… lance blondin
_Vous vous l’êtes tous envoyée ou quoi ?
_nan je touche pas aux putes
_Qui te dis que c’en est une ?
_Ben, regarde mieux que ça, tout y est je crois, non ?
Le blond écarquille les yeux. Pas la peine de chercher plus loin. Il se souvient.
Mes seins, mon fessier bronzé et tendu comme un parchemin, dans sa tête il se refait vite fait les frénétiques spasmes de mon estomac pendant « l’effort ». Il ne dit rien, il n’ose pas.
Je suis paisible, docile, presque agréable à ausculter pour ce mec en blanc, agenouillé tout près de moi, qui palpe ma peau à différents endroits, pour déterminer l’élasticité de mon épiderme, l’heure possible du meurtre, il ouvre ma bouche, frotte l’intérieur avec de longs coton tige, il a des gants en caoutchouc qui ont un goût dégueulasse, pire qu’une capote aromatisée, il regarde mes quatre dents parties, celles qui restent, il admet : en très bon état.
Quoiqu’ il en soit on ne m’a pas loupée.
Les deux flics s’engueulent à deux pas de mon corps, pas d’accord au sujet de la façon de mener l’enquête. L’un d’eux postillonne sur mon buste en criant.
Le blond n’a toujours pas craché d’où il tenait le souvenir de mon corps.
Le type en blanc promène ses doigts sur mes gencives, il vient de trouver un chewing-gum verdâtre coincé contre une prémolaire. Ça ne sert à rien mais c’est toujours ça. On récupère de la crasse sous mes ongles manucurés « french ». et comme j’ ai un bon centimètre d’ ongle blanc, ils ont de quoi faire. Une voix crasseuse crache une info depuis la voiture des deux inspecteurs, je saisis un ou deux mots au vol, on aurait repéré un suspect à vingt kilomètres d’ici, au volant d’une voiture bleue comme l’a décrite l’agriculteur qui m’a trouvée.
Les deux flics ont grimpé dans leur Opel blanche. Leurs babines pendaient comme celles des chiens qui ont retrouvé la planque de leur os. On allait interroger le malade, celui qui m’avait tailladée comme un jambon cru. Il avait été arrêté au domicile de sa mère, selon les grésillements de la radio des flics. Sa mère avait dû ouvrir aux autorités, les regardant d’un œil torve, leur disant qu’on ne toucherait pas à son petit garçon, à moins de lui lacérer son corps de mère. D’ailleurs elle devait se revoir avec ce petit criminel installé au fond de son bide. On la maîtrisera sur une chaise en formica marron, qui grincera sur le carrelage vert et fendillé. Elle dira qu’elle est vieille et sous médocs pour dingue, histoire d’affoler.
Qu’ils devraient avoir honte de faire trembler sa cellulite comme ça en pleine nuit.
Le fils tremblera sous ses draps de gosse, il couinera comme un caniche, et un des flics, qui avait vu faire ça à la télé, enfoncera la porte de la chambrette avec le talon, s’éclatera l’os bien sûr, parce qu’ en réalité, les portes sont comme du plomb.
Le flic verra une masse blanche vibrer dans la pénombre, il gueulera : sors de là, sinon !
Et sinon quoi ? Dira le mec, soudainement virilisé par son récent crime.
Il sortira de sous son drap et tirera. le flic crèvera comme moi, la gueule ouverte, son thorax ouvert par une balle, mais content d’ avoir choppé le dingue.
Les flics sont comme ça, leur corps au final est de moindre importance. L’Enquête passe avant leur dents ou leurs côtes pétées, tout est bon pour grimper les échelons. Dans ce système de pensée, on avait, eux et moi, pas mal de points communs.
*
Il n’avait peut être rien à voir avec tout ça. Et si le type qui les avait fait galoper n’était en fait qu’un pauvre gars au volant d’une innocente et malchanceuse voiture de la même couleur et du même modèle que celle de mon agresseur…
L’agriculteur n’avait pas plus d’éléments que les flics, et tous les légistes réunis. Peu importe l’heure, les indices, et même si on retrouvait l’assassin. Les preuves tomberont une à une.
Je le garantis.
Avant de me défoncer les dents, on a crié « grosse pute ». Les incisives centrales sont tombées en premier, ont suivi les latérales, mon palais s’est brisé en plusieurs morceaux qui ont roulé dans ma gorge, j’ai confondu le bruit de ce fracas avec celui d’une pile de cubes en bois tombant sur du carrelage. En vrac sur le sol. J’ai fini mon existence comme un jouet d’enfant .J’ animerai les journées de pas mal d’habitantes des beaux quartiers. Mine de rien, elles me regretteront. Elles et leurs sarcasmes. Il n’ y avait rien de mieux à se mettre sous la dent que mes manteaux vert pomme et les obsessions roses de mon « vicieux » de mari, comme elles disaient.
Le type en blanc à côté de moi, fait basculer mon corps, il touche, les articulations, prends des notes, tout bas. On me prend en photo. On en reprendra au labo. J’entends dire que je suis peut être une pute de luxe, vu le trop plein de chirurgie esthétique dont j’ai fait l’objet.
J’ai d’énormes cicatrices juste sous les seins. En plus des entailles fraîches. Les liquides jaunâtres et visqueux ont coulé le long de mes côtes, ça puait le silicone tourné. Ma lèvre supérieure est boursouflée comme la garniture d’une pizza, mais aucun charcutage récent à signaler.
_Curieux qu’il s’en soit pas pris à sa bouche, y avait de quoi faire pourtant… »
Le juge d’instruction a été alerté. Il lutte contre le sommeil au volant de sa berline ébène. Le médecin lui a dit un lexomil et vous dormirez comme un ouvrier. On lui explique sur le ton d’ une molle tragédie, qu’un individu ( ou deux individus), sans nul doute de sexe masculin, m’ a (ou m’ ont) traînée dans un petit bois, à l’extérieur de la ville, que j’ ai fait le trajet en voiture bleue, couleur corroborée par les yeux sains d’ un agriculteur de cinquante trois ans, demeurant tout près, dans un village nommé « les eaux », il a vu un véhicule de type break s’échapper en trombes, avec à son bord, deux silhouettes. Pour me maîtriser, on m’avait assommée, avec une petite pelle restée sur les lieux, le bord de l’outil et la violence du coup, a enfoncé mon crâne sur le côté droit. Il n’ y avait rien de plus à dire, il verrait sur les lieux.
Violée, ils n’en ont pas parlé tout de suite.
Un juge pense de lui même à ce genre de choses.
Il y a des moments où on sait que c’est la fin, le cerveau n’espère plus rien, il ne vous indique plus aucune image positive, l’instinct de survie meurt avant vous. La morte et le veuf dans le même panier de souffrance.
A la main gauche il me restait la sensation du toucher, ils avaient laissé mon sac près de moi. Son cuir n’ était plus aussi doux, tous les accessoires avaient changé d’ aspect, plus d’analogies avec le réconfort, le luxe n’ avait plus aucune compétence. Le juge demande à ce qu’ on lui raconte la suite, que les détails lui pressent le cœur.
_L’ individu l’ a vidée de son sang, avec un couteau extrêmement bien affûté ou cutter, juste en dessous de ses seins, il l’ a enfin achevée par strangulation avec lacets de chaussures.
La chaleur que dégagent les phares de toutes ces bagnoles braqués sur moi, me rappelle celle de Formentera. Tout va bien. J’ignore ma propre mort, je me crois éternelle comme un alignement de zéros sur un chèque. Un des agents a un mouchoir sur le nez, je suis raide depuis autant de temps ? Le Shalimar ne couvre-t-il pas la puanteur de cadavre ? Il faudrait se plaindre auprès de la maison Guerlain, du parfum pour morts, ça ferait bien, « outre-tombe » : l’effluve de l’au-delà.
Les deux flics sont revenus vers moi. Je pense que l’un des deux est pédé. Vu comme le blondinet me regarde. Je suis pas dégueu comme femme. Un hétéro me regarderait avec d’autres yeux, ceux du gâchis en face de lui.
On demande si on peut incliner ma tête, pour bien voir les blessures qui recouvrent ma figure, le légiste prend quelques clichés, il ne peut pas trop s’avancer, je suis tout contre le buisson et certaines branches le gênent, des épines entrent dans la chair de ses doigts.
_Je me ferai jamais à l’odeur de pisse sur les cadavres.
_C’est pour dire des conneries pareilles que t’es devenu flic ?
_J’ai rien entendu. Je continue : traces de luttes superficielles sur le flanc intérieur droit…
Pourvu que mon fils ne vomisse jamais devant ces photos. Le numéro de son père est au fond de mon sac. Dîtes leur que mon corps a été retrouvé à la surface de l’eau, qu’un fleuve m ‘a joliment transportée jusqu’ à la rive, que l’image n’était pas si vilaine. Soignez le décor et l’histoire, s’il vous plaît, ne me jugez pas, ne faites pas comme si j’étais une carcasse de poulet, ne jetez pas mon corps, demandez au « chinois », il vous dira comme mon corps était beau et en demande de vie, toutes les images de moi vivante le prouveront, je ne voulais rien de terrible. On a choppé mes chevilles. Une femme a passé ses mains sous mes aisselles. Suite de la séance photo au labo ma belle…Refermé le sac noir type sac congélation. Pour de plus amples informations, prière de tirer la fermeture éclair.
_« Bonjour monsieur le juge »
_« Pour ce cas- là, croyez- moi la procédure habituelle, vous allez vous la foutre au cul. Et le premier qui appelle un journaliste, je le fais mettre au trou jusqu’à la retraite. Coffrez moi l’agriculteur. »
_On en fait quoi.
_On l’emmène, pendant ce temps il parlera pas à tors et à travers, pas de Ricard sur la langue : pas de propos qui partent trop vite. Les journalistes, je m’en occupe.
_Mais c’est qu’une pute.
_C’est ma femme.
Velcro. Roman.
Velcro est un roman achevé et non publié à ce jour...Voici le début...

Partie une : Attache-parisienne.
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Il fallut faire une petite incision à la base de son cou pour que le fin tuyau entre et que l’air y glisse : madame Schüller, occupante de la chambre 111, pouvait de nouveau respirer et remercier la lame de douze. Pas moyen de crever dans cette baraque ! A-t-elle hurlé lorsqu’on enleva la canule. Six mois qu’elle demandait ça, la mort, depuis le décès de son Jacques. Elle a craché, dégluti, reniflé, et ça passait la vie. La vieille va se venger pour tout ça me dit Denis, faut préparer des draps propres ! J’ai dit oui, oui, je sais bien ce qui nous attend.
*
Dix minutes plus tard, la zone de turbulence s’est déplacée. Chambre 101. Depuis laquelle un vieux crie plus rauque que d’habitude. Il prétend mériter un peu de morphine liquide.
Rien que ça ! Les vieux connaissent tous les médicaments et tous les stratagèmes pour en avaler. A croire que ces hosties ont le goût de rillons à la moutarde.
La morphine, c’est le seuil dernier, quand les organes perdent leur place habituelle, pour tout autre cas, ils doivent comprendre qu’il y a encore de la route, que leur corps peut tenir. Dans un monde parfait, les vies seraient courtes.
Le médecin-chef (le docteur Geignaud qu’on appelle plutôt « le geignard ») nous a ordonné de ne rien leur céder de plus, qu’ils pourraient y passer avec tout ce qu’ils ingurgitent déjà tous les jours.
J’informe le sénile du refus, espère qu’une conversation courte règlera l’affaire. Des insultes ? Je suis sourde. Il a choppé mon poignet, donnez moi de la morphine, saleté ! (Pas pour de vulgaires reflux d’estomac enfin).
Delphine la stagiaire, me dévisage, relève les babines, me pense salope.
Selon ses propres termes, elle désire s’entretenir « en tête-à-tête avec le pensionnaire ».
En tête-à-rien ! Je ne suis pas sûre qu’il en ait encore une. Mais je lui accorde : certains « anciens » savent parfaitement le degré de vétusté de leur organisme, le devis est souvent clair dans leur esprit, et les barbarismes que sont les noms de médicaments sont pour eux aussi familiers que n’importe quel ingrédient de potage, une simple retranscription de manuel de cuisine. En une ou deux semaines de séjour il est possible de maîtriser chaque vocable des tauliers, et ça peut rapporter gros : négocier ces petits cachets blancs dans la langue de l’ennemi entraîne parfois sa flexion. Un gémissement en « plex », un beuglement en « ylène » et bingo, « les remèdes » comme disent les vieux, tombent droit dans le gosier comme des délices au saint-doux. La paix. En plus du lien verbal possible entre le vieux et l’Homme. Soulagement. Cet endroit n’est pas un cabinet vétérinaire. L’animal refuse les drogues en bloc, à moins qu’on le neutralise. Un rat repérerait un valium fondu dans un livarot géant. L’octogénaire, lui, serait prêt à organiser tous mécanismes de défense, morsures, coups de griffes, coups de bec pour une ordonnance pleine. Toutes proportions gardées, tout Alzheimer exclu, le vieux sait qu’il a des possibilités, il a la gagne. Il peut venir crever à vos pieds comme un lépreux attendrissant et la seconde suivante piller sans cagoule l’intégralité de vos nerfs.
Je sais parfaitement ce qu’Elle (la très-trop jeune arrivante et tendre illusion) compte faire, elle veut être la soigneuse du mois. Bravo ! Dans une heure il fera nuit et la nuit la mort geindra. Couinera. Balancera les oreillers contre la porte. Patience.
Quand elle était à l’école, « petite crédule parmi les hommes » recopiait méticuleusement ses leçons sur le côté primordial de s’informer avec le plus grand sérieux de l’état de santé de chaque vieux, et ce oralement, pas seulement en consultant la fiche du gravas. (L’infirmière jouit par l’oreille).
Le jour de l’ examen, elle dû dégager, en deux pages minimum avec une marge de trois carreaux, l’importance d’établir un contact humain avec ce genre de personnes, et la nécessité d’entendre l’étendue des dégâts de la bouche-même du corps. La réponse à cette question serait notée avec un coefficient quatre. Elle remplit sans peine l’équivalent d’ une feuille double à petits carreaux, remportant après trois semaines d’attente fébrile, la note de quatorze sur vingt, ce qui lui assurait une place dans un hôpital cher et propre.
Fine mouche pousse la porte de la 101 : racontez moi un peu ce qui ne va pas… Le vieux en redemande. Il fait tapis : Je vais y passer cette fois, je vois le tunnel...
C’est un squelette qui vous a au bluff, vous ramasse comme sa mise et s’enfuit son sang tel le bolide sur son circuit.
L’apprentie ressortira de la chambre vaincue. La « déchetterie » agoniserait plutôt demain, sécrétion grumeleuse au nez, elle s’était endormie.
Hep, la nymphe, tu en verras ici des ressuscités.
*
Il est vingt deux heures et nous avons bu des mers de cafés, vu des vieillards enduits d’urine, la veille, il y a deux heures, demain. Ils meurent en réclamant qu’on change bien leur couche avant de les mettre en terre, ils précisent que ça ne se passera pas comme ça, qu’ une fois l’arme mise à gauche ils porteront plainte avec férocité et arguments contre toutes les formes d’empilage de vieux, qu’ils n’ont jamais consentis à tout cela, qu’ils n’ont jamais signé de contrat stipulant que la vieillesse était crasse. Et ils appellent leur mère, faites qu’elle revienne, ils supplient que ces femmes mortes depuis l’autre siècle les aiment encore. Ils réclament un stylo pour mettre sang sur blanc tout ce qui les turlupine depuis un bon bout de temps, les problèmes de succession, ceux qui méritent un petit quelque chose, les autres, débiner ces autres, ensuite ils vous plantent le crayon juste au centre de l’œil. (Douleur quasi insoutenable) car pour lui, vous pourriez tout à fait n’être qu’un plumier.
Stagiaire Delphine a déjà sommeil. Deux heures du matin est un cap pour les saintes.
En gériatrie les nuits sont plus longues que des nuits, on retend des hectares de draps, on tente de réanimer la chambre 123 ou la 142, on retourne crier, la tête enfoncée dans un coussin qui sent l’urine lui aussi, son velours est imbibé de l’odeur de la mort qui rôde, de l’intérieur des vieux, la bile, le sang pas frais, on n’a jamais vu autant de cadavres, mais pourquoi ils décident de crever par salves, putain de coliques néphrétiques.
Nous sommes quatre « gardiennes » dont Marie pleine de grâce, et nous irons toutes pleurer de rage derrière le comptoir de l’accueil, à mordre ce qu’on pourra, un bras, un mouchoir, un rapport médical. Sans exception.
Silence vers trois heures du matin.
Mais le répit annonce la mort et les langues qui durcissent à l’air sur le coin des mortes bouches. Trois heures trente et ce sont les mains ridées comme des feuilles d’automne de la 122 que l’on place en croix sur son thorax. Elle peut tenir encore deux mois avaient dit les médecins. Elle était croyante la 122 ? Oui. Alors il faut trouver son chapelet et lui enrouler autour des doigts, c’est la condition pour qu’elle parte confiante, via l’autoroute.
J’avais parié deux cafés longs que la 113 y passerait avant. Une nuit comme les autres. Comme l’odeur, propre à ce genre d’endroit, tous les enclos de vieillards sentent pareils. Un vague mélange de nettoyant pour les sols et de salives tièdes. C’est ce qui parfume nos vêtements, nos cheveux, les draps, le rebord de nos tasses à café. On dirait qu’on avale et qu’on est TOUT ce qui traîne ici.
J’entre en salle de pause, une infirmière y dort déjà.
Il lui reste quelques treize minutes de rêveries. Je fais grincer le lit voisin en m’installant, et m’endors comme un soldat. Le repos n’a pas eu le temps de prendre, parce qu’un bruit de chute a choqué les murs de la salle. J’ai cru qu’un mur porteur avait cédé. Un éclat de rire nous a rassurées, ma jumelle de chambrée et moi-même. La perception excessive du vacarme aurait été due à notre sommeil de basse qualité qui génèrerait par la même des fantasmes de destruction. On entend : « Tandem ecchymoses-vomi, les filles, vous pariez ? » Ma voisine a bégayé qu’elle n’en pouvait plus de ce « tas de t.t.tripes ».
Si seulement ils roupillaient tous d’une traite après le repas du soir, qu’on n’ait pas cette misère à ramasser par terre ! On dirait qu’ils restent éveillés dans l’attente que la bouffe fasse le trajet dans l’autre sens. Toute la nourriture dégringole dans le foie et fait la fête comme sur un trampoline troué, par chance ça tombe pile dans le trou et ça s’égare docilement dans une cuvette, ou bien le tout remonte, inondant les gencives. Et alors ils sentent que ça vient, ils veillent à ce que ça vienne, et non ils n’ appellent pas, ils se penchent et ça gicle sur la chaise qui est à côté du lit, la chaise prévue pour les visiteurs.
J’en ai plein ma robe de chambre ils disent, (appuyez sur le bouton nom de dieu, c’est pas compliqué). Mais le réflexe tend plus naturellement vers la joie d’admirer l’œuvre de son estomac venant de propulser la cuisse de poulet sur le sol. Vite ! Approchez ! J’ai vomi la volaille et tout le reste ! Je suis en vie !
Oui le personnel laisse tomber des gélules de paix au fond sa gorge avant d’entrer dans ces chambres, dès fois qu’on y découvre un truc encore plus affreux que la veille. Après un cri, un appel, qui sait ce qu’on peut trouver gisant sur le lino. Le contenu d’un haricot qui remuerait comme un ver à pêche ou carrément un vieux entier !
Une fois décontractés par le lithium c’est avec plaisir qu’on accourt. On nous dit de rester sereines comme des fleurs en plastique, de faire belles figures toujours, mais les médicaments donnent aux déjections une odeur très spéciale, surtout garder votre calme, ils n’en ont plus pour longtemps et ils sont moins bien lotis que nous.
C’est une vocation de rester tendre, de résister aux attraits voluptueux de la haine, on coulerait profond à ne pas sourire devant ces ruines.
C’était juste la 102. Elle s’est penchée pour attraper un cadre, elle voulait voir une photo de plus près, se rappeler. Et puis elle a manqué le bord du lit, sa lampe s’est brisée sur le carrelage. Selon elle, l’espace entre le lit et la table de chevet, c’est fait exprès. Bien sur. Et le vomi c’est de la minestrone a supposé une voix.
*
Il ne faut pas croire, il nous arrive d’être gais. Ensemble.
Quand ils sont de bonne volonté, les vieux peuvent puer et vous ravir de grands éclats de rire. Par exemple hier, c’était dans la salle où on joue aux cartes. On attendait Marcel Amont pour 17 heures. Oui Marcel Amont en personne.
Chaque année nous recevons dans cet établissement un chanteur au registre bien connu de nos pensionnaires (le passage de Jeanne Mas dans cet hôpital avait été un échec, on ne peut pas engager n’ importe quel chanteur venant du désert, nos vieux préfèrent de loin ceux qui sont carrément morts de soif). A notre actif nous avons : Demis Roussos, Danyel Gérard, Jessee Garon, et bien d’autres. Je précise que ce sont toujours EUX qui nous proposent leur venue, oubliant de ce fait toute ambition de cachet élevé. (Elément crucial pour que ces évènements prennent vie).
C’est moi qui ai reçu le coup de fil de l’agent de Marcel Amont, nous avertissant à la dernière minute que monsieur Amont aimait particulièrement chanter dans des endroits blancs, il aime la lumière c’est sa seule coquetterie, et puis il veut le silence pendant « le mexicain ».
J’ai répondu à cette personne que demander le silence ici, c’était une boîte de Klonopin à la main. Monsieur Amont sait être persuasif, il gèrera je pense. A dit la personne qui gloussait tout en raccrochant.
Ça tombait bien, la salle de jeux était ivoire. Rapport à la lumière qu’on voit, il paraît, au bout de la route, quand on fait coucou au Christ. Le matin, on avait punaisé des affiches d’un show datant de l’an dernier à Boulogne, qui représentait Amont en suffisamment gros et de face pour que chacun puisse le reconnaître, même les pensionnaires les moins chargés en bonne foi. Par dessus, j’avais collé un encart précisant qu’il serait bien là, ce jour, à 17 heures pour un pot-pourri (éviter medley) de ses plus évidents succès.
Les affiches annonçant la bonne nouvelle n’avaient pas été accrochées trop à l’avance. On avait commis l’erreur l’an dernier pour Daniel Guichard, et une heure avant qu’ il ne débarque, trois vieilles avaient décidé pour des raisons encore obscures, de barrer la route au pauvre ménestrel, se faisant vomir sur son passage en buvant de l’ eau tiède. La plus hardie le menaçait de massacrer le gitan, s’il osait pénétrer dans l’établissement.
Malgré toutes tentatives de dialogues, (tirade fantasmée : tu vas aller te pieuter vieille peau !), les vieilles faisaient bloc, couvrant l’individu d’insultes dignes de cités obscures à heures de pointe.
Daniel Guichard, offusqué, s’était plaint à la direction de l’hôpital, faisant noter que l’essence étant très chère, il désirait se faire rembourser les litres perdus ainsi que le prix de sa prestation multipliée par deux pour outrages subis.
Ça leur était venu comme ça. L’humeur avec les vieux, c’est compliqué. Si on leur donne du temps pour cogiter, ils foutent la merde.
Pour Amont, on s’était dits : hors de question de revivre le coup de Guichard.
Marcel Amont est arrivé à 16 heures. Il était calé comme un notable à l’arrière d’une Velsatis noire flambant louée (immatriculation 7412vw60). Sa coiffure blanche et luisante, défiait les vitres teintées. Son agent, une femme d’une trentaine d’ années, peut-être une nièce ou une belle-fille, chevelure rousse légèrement ondulée, vêtue d’ une tunique en soie lavée saumon ( année 86-87 environ) est descendue de la voiture avant lui. Monsieur Amont est très concentré, il ne s’autorise pas l’échec. C’était son troisième hospice en trois jours nous avait-elle expliqués et Monsieur Amont est exténué. Les vieux sont un monde à part.
Le chauffeur, un jeune homme brun, barbu, en chemise blanche lâchée négligemment sur un jean, a ouvert au King. On l’attendait tous, de plus au moins ému, devant l’entrée.
Marcel Amont est tout petit a dit Monsieur Blanc. Amont n’a pas répondu. Il est paré aux attaques. Il s’est arrêté juste avant les portes coulissantes et a précisé en secouant l’index gauche qu’il signait les autographes APRES les représentations. Je l’ai accueilli.
_Bonjour monsieur Amont, nous sommes ravis de…
_Oui, vous l’êtes, vous savez je sais rester simple, bon, où est ce qu’on chante ici ?
_Par ici, ça se passera dans la salle de jeux, elle est blanche.
_Oui enfin c’est ivoire ça non ?
_Oui, c’est vrai, mais on se voyait mal repeindre la salle…
_Pardon ?
_Voilà l’estrade
_ah oui c’est haut, remarquez si je tombe, je reste ici pour toujours, c’est ça ?
_Oui c’est à peu près ça.
_Vous faites de l’humour mademoiselle ?
_A mes heures. Je travaille en hospice vous voyez.
_Vous me trouvez vieux ?
_Non, pas vraiment.
En fait, je n’aime pas les vieux qui bougent trop, qui parlent trop. Ça me fait le même effet qu’un gosse de deux ans qui maîtriserait déjà sa langue maternelle et la géométrie. Ça n’a rien de normal. Marcel Amont, soixante dix huit ans, me tripote le bras gauche, tapote ma blouse, remonte ses lunettes vite fait, comme un informaticien, il cherche la blague partout où elle n’est pas. Marcel Amont est lourd.
Ses musiciens s’installent. Ils pleurent l’éclairage et l’acoustique bidon. J’ai joué avec Didier Lockwood me dit l’ancien chanteur.
Je fais mine de ne plus savoir comment on respire face à cette annonce, puis je m’échappe en prétextant que je dois installer mes vieux sur les chaises mises en rang que voici.
_Faites, faites, dit Marcel Amont. Au fait, je pourrais utiliser une de vos pièces comme sorte de loges ?
_Oui, allez en salle de pause, l’ ampoule met du temps avant de s’allumer, c’est un éclairage éco.
_Je dois me changer, vous savez…Le mexicain !
_Ah oui.
_Vous connaissez forcément…Le Mexicain.
_En fait…
_Mais, si…Le mexxiiii, le mexxiiii, le mexiiicain !
Après cette petite représentation privée sur le chemin de sa « loge », je suis retournée dans la salle principale ou allait se tenir le concert. Le public était prêt. Toutes les couches avaient été changées, ça sentait le lait Klorane et le sirop pour toux bronchique. On apporterait les thés et autres infusions plus tard, juste après le tour de chant.
Ça va durer combien de temps soufflaient deux vieilles. C’est qui ? Demandaient d’autres, plus hardis.
La sono a sifflé, le larsen a accompli ses miracles de l’enfer. Nos oreilles se sont pris Marcel Amont, il y avait un par terre de trente vieux, les plus valides de l’unité gériatrie de l’hôpital, à boire la scène. On frappait dans les mains, entre les mains, sans se soucier de la mesure, on toussait, on crachait, les aide-soignantes pensaient serpillière et détergeant, les vieilles faisaient tourner leur alliance nerveusement en entendant certaines paroles sur lesquelles elles avaient choisi puis aimé leur mari. Les hommes étaient jaloux des biceps de Marcel Amont. Nous nous tenions prêtes à bondir en cas d’incident. On craignait qu’une des vieilles les plus nymphomanes ne cherche à forcer le passage pour lapider Amont d’amour.
On savait que la 114 et le 124 étaient des fans de la plus vieille heure.
Amont ne se lassait pas de faire des digressions au beau milieu de ses chansons, à la façon des chanteurs des années soixante-soixante dix, qui sur scène, ponctuaient chaque parole par des « eh oui », « c’est vrai », « ah oui, oui ». Il a terminé son show en nage, enfilant son énorme chapeau noir, un sombrero (apporté en hâte par le chauffeur dans la loge avec un essoufflé : mille excuses monsieur Amont) pour interpréter : le mexicain. Et ça a donné à peu près ça :
Un Mexicain basané… Eh oui la
Est allongé sur le sol… Oh la
Le
En guise en guise en guise en guise en guise en guise de parasol… Ah oui tu parles !
Nous avons subi la suite, entre deux « je veux aller aux toilettes et vite » et « ça passe pas le poulet basquaise ». Le programme était clair : Bleu, blanc, blond. L’amour ça fait passer le temps. Tout doux tout doucement. Et Escamillo. Temps total de présence : quarante trois minutes.
La salle n’en pouvait plus, les dentiers chantaient, les gencives se marraient. Ça toussait de toutes parts, tubars et hilares ! Et c’était une prouesse pour eux d’être en joie avec une couche « adulte protection anatomique + barrières intégrales ». Dans la gazette de l’hôpital, dès le lendemain on lirait : « Applaudissements. Cris. Quinte de toux. Le spectacle est un succès. Les fans sont toujours là. Ils sont très différents. Ils ne sont pas debout. Lui, Marcel, n’a pas changé. Et c’est ce qui fiche la trouille. Quel est votre secret lui demanderait Mireille Dumas à heure de grande écoute sur la longévité et ses injustices. Je ne sais pas, dirait Marcel, peut être mon optimisme ou ma passion. Si elle meurt, eh bien je la suis. »
Effectivement il y eut un mort. Juste au moment où Marcel Amont est descendu de l’estrade.
On avait servi le thé comme prévu. Le chanteur concédait dix minutes après son spectacle, pour remercier son auditoire, mettre son nom sur des photos de lui avec un sourire refait, et serrer des mains pour congratuler les vieilleries d’avoir la chance de finir ici, en ayant une si belle vue, un si grand domaine fleuri et boisé à leur disposition ; il donnerait en plus, des conseils en diététique, car, penserait il, un vieux qui ne mange pas bien est un vieux en moins.
Un pensionnaire de quatre vingt quatorze ans a échappé sa tasse comme il s’en échappe tous les jours, il a voulu la rattraper, il est tombé de sa chaise et sa tempe a rencontré le coin de la table. Le même bruit qu’une cuisse de poulet qu’on détache sans peine. Un pauvre trauma crânien et le vieux était froid. J’avais mis plus de temps à lui verser son café.
Marcel Amont est reparti traumatisé par cette aventure. Il n’avait jamais vu quelqu’un mourir après un de ses shows.
Voilà pourquoi en courant vers la 102, on craignait une énième escalope congelée.
L’histoire nous avait montré que ça ne prévenait pas, que ça ne s’occupait ni du décor, ni des circonstances. La porte de la chambre était ouverte quand je suis arrivée. On relevait le corps tout mou. Sa tête tout en bas et le reste du corps au chaud sous la couverture. Elle se laissait faire, émettant de vagues plaintes molles. Elle s’est mise à trembler, pour dire. Un décès par jour, ce sont les aléas du Centre, plusieurs en quelques heures, c’est pour nous un arrêt maladie groupé cause dépression.
La vieille femme n’en était pas là, elle tenait juste à ce que la stagiaire reste près d’elle jusqu’ à ce qu’elle s’endorme. Pour obtenir deux minutes de paix, nous le lui avons concédé.
_On repose le cadre où il était madame, d’accord ?
_Oui comme ça je retomberai !
_Non vous allez dormir maintenant.
_Fichez moi la paix, vous, je vous aime pas.
(J’attrape la serpillière, ce n’est pas à moi de le faire, mais c’est une question de gain de temps, en ramassant cette flaque jaune poussin je me dis, surtout ne réponds rien, les patients ne doivent jamais sentir ou avoir la moindre impression qu’ils sont une charge, ne leur reproche pas le contenu de leur estomac, n’affiche pas ta dévotion)
_Ce matin j’étais votre infirmière préférée il me semble.
_Je veux la petite !
_Elle arrive, vous voulez un autre oreiller ?
_Je dors déjà ma grande.
Quatre heures trente du matin, la vieillesse est paisible. On entend une respiration sifflante en continue, on espère que ça dure. Que l’idée de la mort est repartie.
On boit un dixième café, une des aides-soignantes pouffe de rire en remarquant une énorme tâche orange sur sa blouse. C’est la 124 qui lui a craché dessus. Le duo carottes-crème fraîche fait des heureux!
A six heures du matin, c’est la fin de ma garde. Je briefe l’infirmière qui prend son service juste après le mien.
_Madame Sançois a pris ses vitamines.
_Elle s’est encore réveillée avant le coq ?
_Oui, cinq heures trente.
_Elle a toujours le même jeu ?
_Oui elle a recommencé ce matin même. (Madame Sançois échange l’ordre de ses comprimés dans son pilulier, elle préfère les classer par ordre de forme). J’ai laissé une fiche sur sa table de chevet. Chaque jour elle prend deux comprimés contre le diabète, un pour la tachycardie, deux autres pour la tension, un somnifère le soir. Pareil pour la 107(qui joue au même jeu depuis que madame Sançois lui en a montré l’intérêt) sauf que le matin c’est trois comprimés conte le diabète, deux le midi contre les aigreurs d’estomac, le soir elle prend deux somnifères et un comprimé pour abaisser son cholestérol. La 103 refuse de s’alimenter seul. Il refuse également de boire. Il a perdu son pilulier. La 124 se sert du contenu de ses assiettes comme projectiles, la 102 risque de t’en faire baver toute la journée. La 101 va se mettre a genoux pour avoir de la morphine, le soir on a doublé la dose de somnifère. Le midi elle mangera des légumes, surtout pas de viande. La 136 a
_T’en fais pas, je trouverai.
Je lui épargne les récits encore frais de déjections. Elle sait.
Je passe les portes coulissantes. En musique de fond, une chambre pleure le décès de son père -en 1967-, elle dit qu’il était beau mon père, qu’il était beau ! Toujours en costume bleu…Le silence on l’aura jamais ici, un vieux ça bataille, ça désire, y’aura assez de supporter le calme absolu une fois dans le trou.
On charge un vieux à l’arrière d’un camion, il cramponne les bords de sa civière grise. Un vrai mort serait dans un sac, on ne laisserait pas la carne à l’air comme ça. Je me demande bien où ils l’emmènent. On me dit que c’est un type qui ne supportait plus l’endroit. La chambre 512. (Qui ne fait pas partie de mon unité). Il aurait mordu un infirmier. Mordu ? Avec quoi ? Les gencives ça pince fort, vous savez.
Les miens ne mordent pas. Si le maître est bon, le patient l’est aussi.
Les portes se referment et je fais quelques étirements. Je cajole mes tendons. La raison de cette gymnastique est que je rentre chez moi en courant, vais au travail en courant. Même après une garde de nuit de cette trempe, je cours. Dix kilomètres séparent le pont d’Austerlitz du pont Mirabeau et cette distance constitue un entraînement journalier honnête, qui me permet de participer régulièrement à des marathons et de les terminer à une place souvent honorable. (Dixième au Paris Versailles, vingtième au marathon de Paris, cinquième à la parisienne, treizième pour les vingt kilomètres de Paris).
Un jour je vais dégringoler raconte ma voisine, à pas dormir comme ça et à faire du sport, j’avale toujours des vitamines avant, ne vous inquiétez pas, je gère tout ça. Et puis si je rentre, c’est pour me coucher vous savez, je profite simplement de l’air glacé, du matin jeune, et ce qui m’emplit le corps efface comme une vague sur la plage, les décennies en trop des grabataires qui me tombent des mains tous les jours.
Il est six heures quarante du matin, j’ai encore en moi l’image de monsieur N. qui dépose une dernière glaire de sa langue sèche sur la commissure gauche de ses lèvres. Au dessus de moi le ciel cède son haleine fraîche, au fond de ma tête quelques vieux geignent et bavent sur leur oreiller tout propre, changé depuis une heure à peine. Ca sent la mort certaine, l’odeur de la tombe ouverte, ces vieux que je lange et qui dorment en moi comme des souvenirs personnels.
Je cours le long des quais de Seine, défilent Mirabeau, Grenelle, Rouelle, et Paris étouffe les derniers signes de la nuit.
Les nuages s’éteignent gris. J’ai des crasses comme des grains de poivre aux coins des yeux. Ma langue est pâteuse, me semble poilue. Il faut que j’arrête les gardes de nuit.
La nuit, c’est affreux chez les vieux. Plus rien ne ressemble à la vie, la salive est « anis », les globes oculaires ne demandent qu’à partir, un peu de sang s’échappe de leurs narines. Nous sommes las qu’ils couvent tous si généreusement la mort. Qu’ils y tiennent autant. Je veux bien guetter ce qu’on veut la nuit, même des taulards ça doit moins gueuler, mais les vieux, les sacs d’os, les huîtres plus très fraîches, la bouffe des vieux. J’ai encore la pestilence de leurs draps au fond du nez, la vieille Schüller qui a failli crever comme elle le voulait, a fait dans son pieu et puis elle s’est bien assurée d’avoir tout expulsé avant d’appeler.
Elle a poussé un cri enroué comme si on était venu la détrousser pendant son sommeil, je ne lui demande pas de vivre, je veille simplement à ce qu’elle ne manque de rien avant son envol ; mais si elle veut crever, qu’elle le fasse, qu’elle se perce le cœur avec un scalpel, je veux bien en laisser un traîner par mégarde sous son assiette du midi.
Oui je déterre en moi ces affreuses menaces, si je gardais tout ça dedans, en étant simplement là près d’eux, consentant à ce qu’ils me pourrissent l’existence, je ne serais plus qu’à une demi-seconde du pire, je les entendrais me parler de leur vie, et pendant qu’ils feraient défiler sous mes yeux les prénoms de leurs petits enfants, je préparerais ma lame au creux de ma main gauche, et la droite serait aimante, à cajoler le front de la 112, puis, dans un geste maintes fois répétés, je leur trouerais la joue gauche, puis la droite, je leur casserais les dernières dents avant d’embrasser les lèvres de ces vieilles encore souriantes, on dirait qu’ il est cousu sur leur visage. Je regarderais avec adoration les photos du petit dernier. Elles sont grands-mères, arrière grands-mères, elles veulent le rester encore un peu.
Laissez moi sortir de cet hôpital que je dépose joliment leur corps à tous, à plat sur le fleuve.
Furioza. Un polar.
Les corrections de ce manuscrit débuteront en avril.

Parution de mon premier livre : Cash sexe
Mon premier livre "Cash sexe" vient de sortir
Il est dispo aux editions mare nostrum
http://www.marenostrumedition.com/ 
Il est disponible également chez Loddé-privat
aux "Temps modernes"
dans certaines Fnac ( sinon il faut commander sur www.fnac.com )
ainsi que sur www.alapage.com
( et autres sites de ventes de ce style )
voilà. Thanks !
Premier interview !
Premier interview dans fluctuat ! 
Pas si fastoche comme exercice d' ailleurs... Enfin bon je vais pas me plaindre non plus, manquerait plus que ça.
http://www.fluctuat.net/5453-Entretien-autour-de-Cash-Sexe

Si...Si...Signature chez Privat.
Voilà c'est fait. Première signature chez Privat. Faut bien y passer. je remercie tous les gens super sympas venus à moi, ( et non quelqu' un qui écrit ça mord pas, en fait ça mord plus depuis que ça écrit, ces petites bêtes)...Donc merci encore à tous, j 'avais un peu la trouille de subir une humiliation en règle en passant trois heures à regarder les livres des autres ( oui ça pense noir aussi les gens qui écrivent)... M' enfin je dois avouer que je préfère de loin, être derrière l' ordi, en embuscade.
Et un grand merci bien sûr à m'sieur Loddé qui m' a gentiment abreuvée de cafés et d' eau super fraîche bikoz of the calor. Enfin je dirais un sincère bravo à tous les gens curieux. Il y en a, je les ai vus ( cf pictures).








