lundi 03 mars
Métier de bouche.
J’ ai un ami qui monte des films de cul.
Et ça n’a rien d’ extraordinaire, ni de sensuel.
Il fait ça pour le fric.
Il les regarde pas, il les monte.
Image par image, les acteurs habillés ou pas, c’est le même boulot de monteur.
Il montre son travail on lui dit que c’est bien, qu’ il faut faire la jaquette maintenant alors il choisit une image du film où la fille jouit avec un mec derrière elle, il la met au format, il imprime et on lui dit c’est bon pour la jaquette on peut vendre.
Du fric.
Si tu veux , tu peux aller vendre la vidéo toi même, je te file la moitié de la somme lui balance le type qui l’ emploie.
Le type qui l’ emploie est tétraplégique, il fait des films comme ça, juste avec sa bouche, il guide son fauteuil tout autour du lit, avec le coin de sa bouche.
Il tourne les films dans la maison de sa mère qui ne dit rien de tout ça.
Elle ouvre aux gens qui viennent pour son fils comme elle dit, c’est pour mon fils ?
Elle leur montre le chemin jusqu’ à la chambre.
Il reçoit les acteurs allongé sur un lit spécial, avec des manettes sur les côtés.
Il a aussi un biper en cas d’ urgence et sa mère arrive.
Si c’est pour un verre d’ eau ou une mauvaise chute, elle arrive.
Les acteurs frappe à la porte de sa chambre.
Ce matin un mec d’ une trentaine d’ années et une fille brune aux cheveux courts plutôt jeune.
Elle, elle l’ a déjà fait , se présenter comme ça, pour une annonce.
Elle ne répond qu’ à celles où il est écrit : « cherche acteurs sérieux ; sinon pas la peine. »
On ne jouit pas bien en tremblotant de peur qu’ un bonhomme vous saute dessus et vous fasse mal.
C’est comme l’ hiver, sans chauffage dans la pièce, même pas la peine de rester. Ça donnera rien.
L’ homme fait passer les castings vite fait dans la chambre.
Mon ami est là aussi, la chambre du type c’est son lieu de travail, face au lit.
Le mec dans le dos à regarder si le travail se fait.
Ses doigts grattent le clavier.
Il monte la dernière production en date, certaines scènes serviront pour les « colocataires 2 ».
L’ homme dit aux acteurs de se désaper vite fait.
Si les acteurs mettent du temps, c’est pas la peine, les gens pudiques, que voulez vous qu’ on en fasse ?
Rien du tout.
Ils peuvent aller se rhabiller.
Mon ami n’ ose pas regarder, il n’ a pas l’ habitude des gens natures qui bossent à poil.
Parfois il ressent une gêne, surtout quand ils sont plusieurs dans la même pièce, que des inconnus qui lient connaissance , nus, à montrer ce qu’ ils savent faire et dans les positions qu’ il faut avec la bonne raideur qui dure tant de temps et la fille qui hurle bien mais pas trop, que ça fasse vrai et si elle jouit réellement quelle trouvaille que cette fille qui jouit vraiment, De la réalité ! Que les gens se déshabillent franco !
L’ homme au lit dit « alors allez y montrez moi une bonne levrette et jouissez, faites ça bien devant moi je veux voir vos têtes. »
Les deux acteurs sont venus en bus.
Assis l’ un à côté de l’ autre ils ne savaient même pas qu’ ils se rendaient au même endroit pour un casting.
L’ homme du pieu dit à mon ami, viens regarder aussi, c’est toi qui t’ occupera de tout ça la prochaine fois et il faut que tu saches ce qui colle ou pas.
Mon ami les regarde s’ agiter.
Le type précise en besognant la fille qu’ il est un peu homo sur les bords, enfin, qu’ il ne sait pas trop.
La fille se retourne, interloquée.
Le type débande.
L’ homme allongé dit à mon ami tu vois ça commence mal avec ces deux-la.
Le jeune homme se rhabille, déçu de ne pas faire l’ affaire.
L’ homme au lit dit que les gens qui fantasment il n’ en veut plus.
Il dit à mon ami tu devras apprendre à les repérer.
Il dit à la fille de revenir le lendemain, qu’ il lui donne une seconde chance.
Il dit à l’ autre que l’ essentiel c’est de savoir dans quelle catégorie on veut jouer.
*
Les filles gagnent plus que les mecs.
Deux cent euro de plus.
Parce que les filles se font culbuter et que dans les fesses ça fait mal, et puis elles attendent leur tour en téléphonant, en lisant une revue, elles n’ aiment pas ça, mais le fric.
Le type sur le fauteuil dit c’est bon c’est terminé j’ ai tout, il embarque le film, les roues du fauteuil glissent sur le linoléum, il demande qu’ on lui ouvre la porte, un des acteurs accourt, nu, les jambes mollies, les deux filles du film s’ échangent leur numéro de téléphone, on prévoit de se revoir bientôt , pour tourner la suite.
C’est sur, il y aura « les colocataires 3 ».
L’ homme au fauteuil descend les deux marches du perron.
Jouant de ses poignets, d’ avant en arrière.
L’ acteur nu, hésitant, tente de prendre le fauteuil en main.
L’ homme assis rechigne, est humilié.
Il étouffe une sorte de « non ».
Le film est fini il n’ a plus rien à voir avec ces gens.
Ce n’ était que du cul et du cul on en fait tous les jours et partout.
C’est un métier comme un autre.
Sauf qu’ on y arrache plus d’argent qu’ en étant comptable.
Et la vie n’ est pas triste.
Une roue du fauteuil ripe sur un petit caillou.
Il faut rattraper le coup, manœuvrer.
L’ acteur nu enfile un slip.
On ne sait pas quoi faire, l’ aider, ou pas.
Les deux filles affolées balancent leurs seins en courant.
L’ homme crie « arrêtez de m’ emmerder. Merde ! »
Il a la caméra sur les genoux.
Il fera monter le film par mon ami qui monte ces films de cul pour le fric.
Il redresse le siège, et file vers sa voiture , mon ami attendant le signal pour démarrer.
C’était ça, sa journée.
*
Hier il a monté un film scato.
Il a imaginé le tournage, l’ odeur.
Le type avec la bouche a dit si tu veux la semaine prochaine je cherche un cadreur pour un film comme ça.
Mon copain a dit je vais réfléchir.
Mais c’était tout réfléchi.
Pour le fric.
Il a monté le film, s’est mis dans l’ ambiance, s’ est dit c’est donc ça que je vais cadrer du mieux que je pourrai pour que ça rende bien.
Le type aux roulettes un jour, s’ est justifié.
Il a dit tu sais le porno, c’est bon pour ceux qui regardent.
L’ homme paralysé paye ses soins avec ça.
L’ infirmière vient tous les jours lui faire des piqûres dans les cuisses.
Elle arrive dans la chambre et elle voit mon copain en train de monter un film x.
Il dit je peux sortir si vous voulez et le type paralysé dit non c’est juste pour une piqûre.
On entend des filles haleter pendant une sodomie.
L’ infirmière désinfecte le haut de la cuisse gauche.
Une blonde avec du rouge a lèvres au delà de la bouche a gueulé viens vite , jouis vite je n’ en peux plus.
L’ infirmière a entré l’ aiguille. Se disant qu’ il y avait pire comme chaos.
Mon copain a coupé le son.
Très vite.
Il n’ en pouvait plus de tout ça .
L’ homme alité se fait piquer entre deux ecchymoses.
Pour lui le cul c’est aujourd’hui, pendant l’ infirmière. Avec les cris que les autres poussent à sa place.
Il demande à l’ infirmière si elle regarde ce genre de films.
Sinon il lui en aurait filer un, un pas mal il a dit.
Cette fois il a mis l’ accent sur la qualité du scénario, parce que c’est important, les gens n’ aiment pas qu’ on se foute de leur gueule.
Elle répond non merci. Ça ne l’ intéresse pas, elle ne comprend pas.
Elle vient juste le piquer c’est tout et demain elle reviendra.
*
Les mecs qui bossent dans le cul se la jouent provoc’.
Ils font tous comme si tout était normal, ils emploient le vocabulaire des métiers normaux, transparents, ils parlent de leur journée, ils sont libres : aujourd’hui j’ ai fait ci ou ça et puis l’ autre là, il me prend la tête avec sa compta etc… Le cul c’est le cul, et on n’ ose plus les contredire.
Si on le fait, ils disent oui mais moi je m’ en fiche c’est pour l’ argent.
S’ en faire comme ça ou autrement, là au moins on voit des nanas.
Ils ont découvert une forme supérieur de la vulgarité.
C’est à dire la banalisation.
Alors ils disent « argent » sur le même ton que « trou de ton cul ».
Je regarde même pas les films. Ils disent.
Et puis ils assument oui je bosse dans le cul.
Ils disent dans l’ industrie du x.
Industrie pour machine lourde qui te fait fermer ta gueule si tu oses t’ offusquer. Industrie qui vend et qui vend bien alors boucle-la.
Industrie c’est pour usine à jouissances, valeur sûre, boulot stable.
C’est arrogant industrie, ça sonne travail, fiche de paye, poids d’ un éléphant et honneur.
*
Les filles donc on les paye plus, pas beaucoup plus mais plus.
On leur dit ta gueule comme ça.
Déjà qu’ on les pénètre.
Elles ont super mal en allant aux toilettes pendant deux jours voire trois et elles dépensent leur argent en plus dans le loyer la bouffe, l’ oubli de tout ça, et le carnage dans tout ça ?
Leur petit carnage quand elles marchent elles ont mal. En s ‘ asseyant aussi.
Le carnage dans tout ça.
Le film est monté il est dans la boite.
Après on n’ y pense plus.
Demain on tourne un « femme enceinte », on a une dernière fille pour le casting, aujourd’hui vers quatorze heures.
On prend jusqu’ à sept mois, après, elles ont peur que le petit comprenne.
« Femmes enceintes » c’est une catégorie.
Et c’est dégueulasse.
C’est la seule catégorie où même celui qui filme est dégueulasse.
Le scato, à côté on s’ en tape.
Sa merde c’est sa merde.
Mais un gosse, c’est quelqu’un d’ autre.
Mon ami fait ça pour l’ argent. Donc.
Il se pourrit les yeux et les yeux de tout le monde, mettant à la suite de tristes images pour se permettre de vivre comme tout le monde. Voir mieux.
Ce même monde qui achètera le plus souvent par carte bancaire dans l’ encart « paiement sécurisé ».
L’ adresse de réception, souvent, poste restante, ils ne veulent pas mentionner l’ adresse de là où ils couchent droit avec leur femme dans le champs « adresse de livraison ».
Et ils vont à la poste chercher leur petit colis de « petits culs soumis » et quand ils défont le paquet, ils ne rient même pas en lisant le titre, parce qu’ un petit cul soumis c’est du sérieux, avec le sexe on ne plaisante pas.
Je sais bien qu’ il fait ça pour l’ argent. Mon ami.
Hier il m’ a montré sa dernière jaquette de dvd , il a mis deux images, sur la couverture, en oblique pour créer un mouvement, l’ unique vrai mouvement, parce qu ‘il ne se passe rien dans un tel film, rien du tout, des vas et viens communs, des lieux communs, des salles de bains bleue et blanche , des salons avec de faux tapis orientaux, des chambres de gosses avec des peluches en arrière plan.
Je me demande ce qu’ il mettra sur ses feuilles de retraite.
Retraité du cul.
Il les monte simplement, il découpe les bobines, ensuite, fait d’ une cassette, un dvd.
Il démarche pour les vendre dans des magasins de location de vidéos.
Il a des horaires fixes.
Il est déclaré.
Il prendra des vacances.
Lui je ne le blâme pas, parce que je le connais, mais je blâme tous les autres qui font ça pour l’ argent aussi et qui peu à peu oublient que c’est un métier. Juste un métier. Un pauvre métier minable et consensuel qui consiste à faire enfiler des filles qui font semblant d’ aimer ça, et encore quand on leur demande, parce que la plupart des gens assis sur les canapés aiment voir souffrir, quand la fille a mal, parce que le sexe de l’ homme est si gros que la pauvre fille n’ a pas assez de place.
Ils aiment ça quand la fille ne peut pas recevoir.
Ils se disent qu’ ils seront ainsi toujours les plus forts quoiqu’ il arrive, même si elles se façonnent leur petite personnalité, qu’ elles les quittent, décident de vivre seule, qu’ elles décident c’est tout.
Ils pensent que ça n’ est pas grave, qu’ il n ‘ y a rien à craindre ,au lit, de toutes façons.
Et en hurlant, elles comprendront bien, leurs illusions à perdre.
Il fait ça pour l’ argent quoi.
Au moins pour quelque chose.
Il fait tout ça pour eux.
Pour que les hommes restent assis bien à leur place et sachent à quoi ils servent.
*
Avec Sophie nous parlons de cul.
Elle est venue jusqu’ à mon bureau pour me parler de cul.
Du sien.
Du vendredi qui approche un peu pale.
Elle n’ a pas d’ homme attitré Sophie et elle dit s’ en porter pas plus mal.
La fin de la semaine la tracasse quand même.
Le vendredi, les derniers moments de traque avant dégustation.
Elle parle donc de cul, comme quelque chose qui se passe, dans sa vie.
Vite c’est vendredi il me reste trois ou quatre heures à peine.
On est en fin de vie le vendredi, le samedi on inspecte le butin, on dévore, samedi, dimanche, il n’ y en aura plus le week-end prochain.
Elle raconte qu’ untel l’ aurait regardée avec plus d’ insistance que d’ habitude , elle ne sait pas si elle doit répondre .etc…
Oui mais si je n’ ai personne d’ autre, lui fera l’ affaire, au moins quelqu’un.
Le cul on en parle. C’est tout.
Sa jupe elle vient de se l’ offrir, à sa pause déjeuner, une jupe à volants, comme dans les années soixante, au dessus du genou et elle se lève, danse devant moi en rose tendre.
Et puis je me suis fait épiler.
Sophie est prête.
On parle d’ une chose grande, l’ arrivée d’ un sexe dans le notre, ça n’ est pas rien !
J’ ai peur de ce qu’ elle me dit, j’ ai vraiment peur, je ne sais pas où un sexe peut aller.
Surtout quand c’est une femme qui en parle, un homme lui, en connaît le bout, la fin de son sexe il la voit tous les jours, nous, on ne sait pas, on conçoit l’ infini, même dans un corps, le bout de notre corps n’ existe pas.
Le mien s’ arrête pile où commence le sien.
Aux murs de ce bureau.
Sophie s’ approche de moi, pose ses mains à plat sur mes épaules, elle parle tout bas, me donne quelques conseils, tu sais le maquillage même léger, c’est déjà quelque chose et puis c’est une politesse envers les autres, de se montrer sous le bon angle, celui là, celui du début de notre corps, sur la bouche , du rouge à lèvres, elle me dit c’est sur toi que tout se joue.
Je voudrais qu’ elle arrête , il y a des filles comme ça. Qui parlent terne, flasque.
L’ impuissance de la bouche. Devant le sexe.
Parce qu’elles voudraient tant pouvoir formuler : celui-là je vais me le faire. Je vais rentrer dedans.
Elle virevolte autour de moi, sait qu’ on la regarde, qu’ on la sent derrière la vitre, elle capte l’ attention, des hommes s’ arrêtent pour l’ écouter, ce qu’ elle a à dire semble trop drôle alors les hommes s’ arrêtent.
Ils aiment bien savoir combien les femmes se mentent à elles-mêmes.
Je me dis que cette pauvre fille est un film de cul gratos, et qu’ ils auraient tous tort de s’ en priver.
Je ne veux pas qu’ on parle de cul comme ça, qu’ on expose ses chairs.
J’ envie les hommes de savoir se retenir de rire devant « petits culs soumis ». D’ attendre leur colis dans l’ ombre de la poste la plus éloignée de leur domicile, au chaud dans la voiture, en écoutant de la musique, ils pensent à leur petit plaisir niché, tapis au fond d’ un carton discret.
Non ton sexe de fille n’ est pas un gouffre ni une trappe.
C’est un trou comme un autre.
Une cave.
Sans litiges.
Elle me dit tu vois c’est vraiment pas compliqué.
Je me suis vue petite fille retenue dans un sous-sol. Otage de geôliers en jupe rose.
Elle me dit si tu veux demain soir on sort toutes les deux, tu m’observes et ça ira tout seul.
Je me suis vue obligée de baiser.
Au fond d’ un colis avec un bandeau sur la bouche et les yeux.
Ah non pas la bouche, le son c’est tellement bon.
Ils ne devaient pas bander beaucoup avant les hommes devant un film de cul muet.
A moins de voir la bouche de la fille se tordre.
Les voir survivre ainsi.
Toutes portes ouvertes sur d’illusoires libertés.
*
J’écoute Sophie tous les jours, elle parle.
Elle s’ abreuve de paroles, comme un appel à une mort rapide, qu’ on l’ étouffe avec sa propre langue.
« Les mecs aiment bien »
Oui mais les généralités je n’ aime pas
Ça me remet entre les épaules des autres qui m’emmènent.
Comme au milieu de la foule.
Des gens qui se serrent parce qu’ ils ont la trouille.
Les mecs aiment bien quoi ? Après les généralités je n’entends plus rien du tout c’est fini.
Les mecs aiment bien…
Je ne demanderai pas quoi, les mecs aiment bien signifient que tout le monde aime la même chose.
Et le monde devient un bloc de fonte déterminé à me trimballer de coups d’ épaules en mouvements de hanches.
Tous les autres comme une couleur homogène et unique, de plus en plus impossible à faire dévier ou plier.
Des petits corps raides, guidés par ceux qui leur ressemblent.
Les autres comme de vieilles chevilles fatiguées.
« Les mecs aiment bien »…Et il n’ y a plus de lutte, juste un acheminement de réalités vers les poubelles, en sourdine.
Elle les veut tous.
Le mot « tous » est le plus effrayant de la langue.
Il exclue la vie, la respiration, le rythme, il sonne silence, extermination et absence de fièvre.
Je songe au départ.
La fuite , tout ce qui remue.
Le cri.
Je la vois statiques avec ses espérances, ses certitudes à savoir étalonner le désir.
Tue-le ce désir !
Elle me répète les mecs aiment ça, c’est comme ça.
Oui mais ils aiment quoi ?
Je n’ ai pas entendu.
Je n’ écoute plus après les généralités.
On discute « plan » avec les mecs, comment il faut faire.
Je dis ce qu’ elle veut entendre.
J’ aime évoquer le contraire de ce que je pense et les sons frappent les murs , se dissolvent , laissant place à mes arrières pensées, ces plus fidèles porte parole.
Et elle parle, s’ abreuve encore, s’étrangle encore.
On frappe à sa porte, je vous dérange ?
Non on parlait c’est tout
Vous parliez de quoi mesdames ?
On dit qu’ ils aiment tous ceci ou cela.
On veut savoir comment les prendre.
Les entortiller.
Demain on sort toutes les deux.
Si on me demandait
Alors aujourd’hui tu as fait quoi Céline ?
Je dirais qu’à part entendre que les mecs aiment ça, rien.
Je parlerai fiche de paye, heures sup, de l’ autre , qui me prend la tête avec sa compta. Ces mecs qui aiment tellement tout ça.
La moins effrayante possible.
*
DEUX
J’ ai un ami qui monte des films de cul.
Il m’ a montré sa dernière jaquette.
Un vieux pépé de soixante ans qui se fait attacher par de sombres idiotes en latex.
Il est écrit : chez pépé on s’ amuse.
Le type est un amateur et il se laisse filmer.
Autant avoir un vice qui rapporte.
Il a une ferme dans les environs de paris.
Les filles se déplacent , emmènent leur attirail pour l’ attacher lui planquer des objets dans les fesses .
Elles débarquent, se présentent, il propose un café.
Sur la cheminée il y a la photo de la défunte.
Il l’ a perdue tôt.
Elle assistera à la scène où il se fera prendre le dos par les idiotes.
Il grimpe sur la table de la salle à manger, une table épaisse en chêne, et il grimpe dessus, il est docile et les cris des filles ne servent à rien.
Pépé va se faire humilier.
Il sera fouetter.
Puni.
C’est ainsi qu’ il les excitera.
En implorant qu’ on arrête.
Il n’ y pas de chambre pour ça, il n’ y a pas l’ idée de l’ intime, et il n’ y a pas d’ écran non plus.
Ce n’ est plus un film.
On ne regarde pas ça comme un film.
Il est dans notre propre salle à manger et il gueule.
Qu’ on arrête de lui lacérer le dos comme ça.
Que son sexe va céder sous les doigts qui tirent.
Il sent la fin.
Il pue la fin.
Et son sexe est dur raide il consent.
Le vieux se meut dans son acceptation.
Et les filles, très jeunes, rient aux éclats comme s’ il pouvait mourir.
L’ une d’ elle lui ordonne de se lever.
Ses jambes sont molles.
Il est resté allongé une bonne heure.
Elles ont craché.
Juré.
Il n’ y a plus de film.
Mon ami a filmé.
Il a vu tout ça.
La blonde s’est assise sur le canapé.
Elle attend assise.
Genoux rassemblés, sur le canapé vermillon.
Elle sait exactement ce qu’il faut faire. Elle a l’habitude des autres.
Elle hurle , que le vieux arrive à quatre pattes !
Il approche et se rabat sur elle comme un couvercle.
Cherche la notice :
TROUVER L’ENTREE.
Il gagne du temps en la caressant, en la visitant, époussetant ses conduits et longeant sa trachée de son index.
Il a peur des coups.
Elle crie.
_« Tu te magnes oui ! »
Le vieux a débandé.
Il n’avait jamais débandé.
C’est la première fois qu’ il reçoit des dames depuis la défunte.
Il était très excité à l’ idée.
La caméra prouvera qu’ il n’ est plus seul.
Les histoires qu’on se raconte ne font jamais débander.
Et tandis qu’il aiguisait son sexe sur le bord du canapé juste à côté de la joue de la blonde, il pensa à étrangler son cou puis son ventre lentement et ses cheveux blonds, ces lianes brûlantes et odorantes lui indiquaient les chemins à emprunter comme autant de signalisations impudiques.
Il est entré par ses cuisses, a ouvert tout ce qu’il y avait à ouvrir et cogna au fond de son corps.
Plus rien ne comptait que l’ entre-jambe, l’idée de l’ entre-jambe, le sien et celui de la fille à découvert, pendant, s’infiltrant, glissant, il ne s’était jamais senti à ce point contre des parois et il sait bien ce que ces parois inspirent, il espère trouver derrière elles de grands espaces, de grandes joies pour vivre encore. Et le fille l’ insulte.
Il doit s’ exécuter, parfaire ses gestes.
Tirer sa langue comme un petit chien.
Le ravin. Gouffre. Précipice.
La bouche de la fille se déformait, ses dents mordaient, ses doigts ouvraient.
Il troublait ses eaux. Et ne touchait plus son corps qu’ avec son érection ruisselante.
Des seins s’envolèrent comme autant de sperme.
Les histoires qu’ on se raconte ne font jamais débander.
Tous murs recouverts, il gicla à nouveau jusqu’aux lustres revenant en son fond, il visita la plénitude dans le creux de son ventre.
Et dans un cri d’effroi je jure l’avoir vu mourir pendant qu’il dépassait de son membre l’ultime bout du monde.
*
Sophie arrive, il est vingt et une heure.
De sa voix cristalline me demande si je suis prête là ?
Je me sens chancelante.
Comme une vie entière qui bascule.
Il n’ y a plus rien à faire.
Il y a l’ infini et mon corps libre.
Je suivrai Sophie, j’ irai dans ces endroits où l’ on se fiche de l’ amour.
Je jouerai entrailles sur table. Comme le vieux. L’ amour sera un tue-l’ amour.
Une greffe approximative. Et la jouissance deviendra la langue du possible.
On n’ aura aucune idée de ce que j’ ai dans le ventre.
On ne saura pas comment c’est entré.
Les choses comme ça, ne peuvent arriver, ça ne peut passer par la tête de personne.
Je ne préfère rien ni personne, ce soir il n’ y pas ce genre de réalité-là.
Sophie m’ indique le bar.
Il n’y a plus que mon corps qui importe.
Je ne suis plus qu’ un corps.
Le corps sait ce qu’ il veut.
Et il fait.
Les précis de biologie ne peuvent plus rien dire devant mon corps qui a faim.
Un homme s’ approche de moi.
J’ assiste à ce fragile documentaire.
Il me parle, sourit.
Il y a la vérité cachée derrière nos langues.
Il y a des regards, des expressions dont je connais la posologie.
Je croise les jambes.
Il comprend l’ érotisme de ces harpons moites.
Je le suis , nous partons.
Embrasse Sophie.
Je lui dis que tout va bien.
Je veux le silence et des pas de danse, comme ils savent faire.
Il fait très froid sur le parking.
Nous sommes chez lui.
Je m’ allonge sur son lit.
Je sais quoi faire.
Mon corps connaît la trajectoire de la frousse.
Et se méfie de tout ce qui engendre l’ amour.
Nos corps le font.
Je l’ embrasse juste après.
Lui dis que c’était très bon.
Dépose sur sa bouche, ce tendre matricule.
Je suis fatiguée d’ avoir feint.
Je n’ ai pas joui de ce pouvoir sur lui.
Je n’ ai pas crié de douleur.
Je ne me souviens d’ aucune pitié envers lui.
Aucun abandon de mon être.
Je ne donne pas.
L’ homme est endormi.
Ils ne trouveront rien.
Ni arme, ni témoin.
Ou ils prendront mon sexe comme pièce à conviction.
Que quelque chose s’ est passé ce soir.
Demain je recommencerai.
Il y en aura d’ autres, et encore, un corps, un cri rauque et la fin.
Et puis j’ éclaterai de rire comme quelqu’un qui n’ est plus libre.
*
TROIS
Quand j’ ai vu arriver Sophie dans mon bureau ce matin, j’ ai dit mais quelle jupe, mais quelle jupe !
Elle a dit les mecs aiment ça.
Décidément. Ils en aiment des choses.
J’ ai hâte qu’ elle sorte de mon bureau.
Je me désintéresse.
De ses traces de miel sur le derrière pour qu’ ils s’ y collent tous.
C’est à ce moment là qu’ il aurait fallu m’ arrêter.
Interner ce que je pense.
Des hommes qui vous vont dans le corps j’en aurai.
Des hommes comme ça avec des idées en pognes fermes.
Avec une jupe comme ça il arriverait des choses extraordinaires évidemment.
Un homme. Une chose extraordinaire. Tout sauf la solitude.
Tout sauf la folie.
Les mecs aiment ça.
Une seule généralité et je n’ entends plus rien.
Je vois la jupe tournoyer sans corps dedans.
Je ne me rappelle d’ aucun homme.
Les gens sont tous devenus des vêtements qui se déplacent avec des idées mortes.
Des idées toutes pareilles.
Les gens se sont tous entretués.
A se mettre au chaud, à l’ intérieur des foules, entre les épaules.
Pourtant Sophie tourne autour de moi, elle gigote , fait la ronde, teste sa roue comme pour me plaire, si je tombe, ils tomberont forcément.
Les hommes. Et les choses.
Et elle ricane.
_« Tu t’ habilles trop triste depuis que ton mari s’ est barré, ça sert à rien »
Et non les hommes ne voient pas les choses tristes.
Ils ne voient pas les tombes.
Ils ne répondent qu’ à ce qui gigote.
Elle se balade sur la pointe des pieds, elle pavane.
_« j’ ai ce foutu dossier a taper »
elle piétine.
Regarde sa montre.
Sa danse indienne au bout des jambes.
Je ne le taperai pas ton dossier.
Et tu repartiras de ce bureau ta sarabande au fond de la gorge.
Dans cet état d’ ébriété créé de toutes pièces.
Reprends le ton dossier.
Ne le pose pas sur mon bureau.
La petite reine s’ en va le visage fermé.
La jupe est en berne.
Les plis mous suivent ses pas de courtisane endormie. Moitié crevée.
Elle se repasse en tête un joli film de cul.
Pour se remonter le moral.
Elle l’ aura son mec de ce soir.
Son plat surgelé qu’ elle oubliera au four.
Il riront de cette odeur de brûlé.
Les hommes savent que le rire d’ une femme ressemble au son de la jouissance.
Ils savent que la femme rit pour plaire pour faire entendre son cri.
Sophie est prévisible comme un film de cul.
Elle lui prouvera qu’ elle a de la voix.
Qu’ elle sait y faire pour exciter.
Qu’ il n’ y a pas que la jupe.
Et que s’ il n’ est pas trop idiot.
Il rira de plus belle.
Pour qu’elle soit saoule
Qu’ elle ne se rende plus compte de rien.
Il n’ aime pas l’ odeur du brûlé.
Et il n’ a rien à foutre de la couleur des draps.
Il te prendra crétine.
Jouira cent fois jusqu’ à la garde.
Un rire comme ça, tu penses !
C’est qu’elle doit réveiller ses voisins avec un organe pareil.
Petite porno va.
Le brûlé, la bolognaise flasque sur les lits de pâte mollie.
Même tes fesses il les prendra pour des lasagnes.
Tu es cuite.
A son goût.
L’ homme du film de cul on ne voit pas sa tête.
On entend son cri rauque de quand il trépasse en elle.
Retourne toi Sophie, c’est meilleur comme ça.
Il ne voit pas ta tête.
J’ ai un ami qui monte des films de cul.
Parfois il assiste au tournage et il voit tout ce qu’ on imagine de pire pendant l’ amour.
Les poisons qu’ on garde dans tous ces lits.
J’ oublie.
Les hommes à venir sont des corps volatiles.
Je serai transparente. Comme une cambrioleuse.
Sous leur ventre.
Et je prendrais. Me tairai. A l’ insu.
Je ne veux l’ autorisation de personne.
Pour avoir. Je ne resterai pas dans les bras ternes des choses dues.
Il y a une partie du corps de l’ homme que je préfère.
Je ne sais plus laquelle.
Celle qui emmène le plus loin, qui entraîne ailleurs comme une foule…
J’ ai un ami qui monte des films pornos.
Nous avons rendez-vous ce midi pour déjeuner.
Nous parlerons de sa matinée et de la mienne.
Ce qu’ elles ont de différent, ce qui nous encombre et comment se sortir de tout ça.
Il me dit que le sexe il n’ a plus envie, il ne comprend plus.
Il y a ceux qui fabriquent le cul, défont le cul, monte le cul, tendent vers le sexe, tendent les sexes, rendent le sexe malade, vivant, apeuré, mou, résistant, fatal, ceux qui regardent, attendent le sexe, prennent le sexe, arrivent au sexe, choisissent leur genre, préfère un genre, disent le sexe, parle de sexe, soupèsent le sexe, sophistiquent le sexe, pensent leur sexe.
Je ne sais plus.
Le soir j’ ai loué un de ces films.
Je nous ai tous vus sur l’ écran. Les mêmes visages angoissés de ne pas jouir.
De ne pas trouver le bonheur dans les entrailles de l’ autre.
J’ ai vu les mêmes maisons les mêmes lits et l’ appétit de plus beaux jours.
Je nous ai tous vus comme dans le reflet d’ une vitrine. Aux heures de pointe dans les rues et nous nous promenons. Les épaules des uns et des autres nous emmenant vers le bout et la fin et il faudra bien jouir. Et toucher des hommes qui ne nous toucherons jamais et les aimer et en rire, les regarder jouir par delà la vitrine et puis être celle peut-être qui jouira un jour mais je sens l’ écran, le froid de sa matière et la glace contre ma joue. Je sens la raideur tiède d’ un sexe qui pleure contre ma cuisse.
Je constate la folie d’ attendre, posté sous la peau de quelqu’un d’ autre.
Il est quatorze heures je retourne à mon bureau, je croise Sophie, le sourire blanc , immense et sa langue dans sa bouche et ses seins contre les murs.
Je partirai en fin d’ après-midi sur ses conseils, que je ne dois pas passer tout mon temps ici, enfermée. Qu’ il y en a tellement, des choses à faire.
Je rentrerai chez moi, attendrai que sonne le téléphone et quoique l’ on me propose, je dirai oui, et m’ allongerai et crierai ; je crois qu’ il s’ agit de ces choses-là, celles qu’il y a tant à faire.
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