Mein Blog, kein blog : Alexandra Apperce

Gesetzt! A dit la littérature... Parce que la littérature ne rend pas libre et qu'elle sera friande de vous, toujours. Welcome into the "Apperce bazaar"!

mardi 04 mars

POLAR, POLAR...ça vous tease?

                                                                                            Furioza est un polar. En voici le début.

                                                 

                                                                 On the rocks.                                02_Shibuya___Barbie_small 

                              

C’est derrière un buisson de houx qu’ils ont retrouvé mon corps tout ficelé, comme dans une parodie de film noir, les bas filés, le rouge à lèvres carmin en rature sur le reste du visage, bouche grande ouverte, expression des mains plutôt crispée, la tête tournée vers le meurtrier une dernière fois.

Mon corps halé, est devenu pale et mat comme du plastique, celui des mannequins dans les vitrines. Par endroit, ma peau est bleue, forcément, l’hiver est déjà incrusté dans le mois de novembre. J’ ai des ecchymoses sur les joues, on verrait presque les empruntes du type, les dix, tout autour du cou, ourlant un rail violacé, dû à la strangulation par lacets de coton blanc dont j’ ai été victime.

Ma jupe est intacte, ni relevée, ni déchirée, on avait même pris le temps de la repositionner, d’en effacer les plis. J’avais été, dans un premier temps, rageusement tabassée, et toutes chairs ramollies, on avait clos le crime par quelques pénétrations vaginales peu violentes, en tous cas beaucoup plus tendres que celles dont j’avais l’habitude.

Ma chair était gelée, je voyais tournoyer les gyrophares qui déployaient de petits faisceaux mouvant dans l’air. Des lignes rouges, précises et nerveuses.

Le Paradis s’annonce des plus familiers et je m’adapte vite à cette sarabande commune faite de beuglements de tous sexes, de toutes espèces, d’aboiements policiers. L’accent n’est pas mis sur la qualité de l’ accueil, c’est le moins qu’ on puisse dire, il n’y a pas de porte,  pas d’hôte vêtu de blanc, ni de transition sèche avec vue sur une vallée de sucre comme on le pense, finalement c’est juste le jour d’après : ce jour où on meurt.

Des uniformes gueulent « stop ! », ou gueulent : « alors » ? Et puis on ne sait plus trop quoi dire, alors on grimace. Les portables n’arrêtent pas de sonner, des mélodies de films grand public se meuvent contre des jingles de publicités pour coupe-faim, on décroche ou bien le répondeur fera l’affaire ; on fait de malheureux petits pas entre les langues glacées qui minent le sol, les pointes de pieds sont tendues, en éclaireuses, les enquêteurs sont des hérons géants, titubant autour de moi par dizaines, déroulant de leur bec, les mètres infinis de rubalise qui cercleront mon terminus.

Vous parlez d’un paradis ! Je me trouvais dans le hall d’embarquement d’un aéroport en travaux oui ! De petites fleurs jaunes au dessus de mon nez éjectaient une agréable fragrance sucrée. C’était au moins ça, morte oui, mais pas complètement privée de plaisirs.

Ce fut de courte durée, le sang sous ma peau peina soudain à circuler, ma température chuta, je venais, je crois, de goûter à un dernier délice, tandis que mon sang courait en direction de « nulle part », le pays des flingueurs.

Un flic était accroupi au dessus de moi. Un long duvet châtain et vierge de tout rasoir soulignait ses maxillaires. Ses cheveux s’invitaient en délicates boucles sur son front, ils sentaient la vanille et la cannelle, ses yeux étaient encore collés par la nuit profonde, sa chemise n’était pas repassée.

Son regard inspectait mon chemisier, il sortit une cigarette de sa poche intérieure gauche et soulevait mon vêtement avec, côté filtre. Mon soutien gorge était déplacé au dessus de ma poitrine, un des deux bonnets était complètement déchiré. En soie. Fragile. Ensuite il souleva légèrement mon menton, comme pour corriger ma pose. Ses lèvres se sont plissées de dégoût, je voyais sa bouche large, très fine, rappelant fortement celle d’une murène et elle peinait à planquer ses petites dents pointues, toutes plantées d’ une façon désinvolte. Il décolla de terre, à l’aide de son ustensile, de longues cordelettes blanches, enroulées comme des lombrics amoureux, laissées à douze centimètres exactement, de ma tête.

Son acolyte, un blond longiligne savamment décoiffé, aux allures de pop star en costume, nota la distance et d’autres détails sur un palm gris métal. Ses petits yeux gris n’avaient jamais vu de mort. C’était dégoûtant mais il voulait VOIR. Entre chaque mot tapé, il relevait la tête vite fait pour faire enfler sa macabre banque d’images.

_Une paire de lacets…Visiblement pas à elleLe tueur a pris ce qu’il a pu pour la finir. Il n’avait pas PREVU de la tuer. Il aurait fait le coup tout de suite, vu les incisions au couteau, pourquoi s’emmerder ? Je ne veux pas m’avancer. il avait peut être presque envie de la louper…Etrangler avec des lacets aussi fins, c’est pire que du désespoir, c’est de l’humour. Autant utiliser du fil à coudre. La preuve, il a finalement utilisé un couteau ou un cutter, vu la fine incision, pour l’achever… Et la jupe a été remise en place… On peut chercher du côté des pauvres types, et ça nous fait une putain de liste »

Le jeune flic releva ma jupe et indiqua au blondinet le chili con carne en dessous. Il trouva utile de préciser qu’il s’agissait d’une purée en règle de mon intime (enfin plus vraiment) anatomie. Blondin n’en avait jamais vu de semblable, évidemment. Je dégageais une certaine fierté à être désormais sa référence en matière de « bouillie humaine ».

Ce bambin de la police semblait encore plus jeune que l’autre, sa peau était blanche comme du lait écrémé U.H.T., et ses paupières étaient toutes tendues comme si elles venaient d’être dessinées ou qu’elles n’avaient pas encore servi, à croire qu’on m’avait confiée à l’école de police du coin, « section crime » tout juste crée. Si ça continuait comme ça, j’allais me faire dépiauter comme une grenouille fendue sur sa longueur, par une classe de ce2 en cours de biologie. 

Leur lecture n’en était pas moins bonne. Accrocs qu’ ils devaient être, au cinoche, blindés d’ images de crime, engoncés dans les fauteuils rouge en feutrine, à saluer l’ ingéniosité des tueurs, guettant leurs bons mots, qui deviendront ensuite des phrases cultes. Derrière un écran ou en face de nous, quelle différence ?

L’odeur.

Et les flics enregistrent au fond de leur crâne cette fameuse fragrance qui se distingue si bien de toute autre. Car c’est elle qui les mènera au bout de l’histoire. A mesure qu’ils m’inspectent, je vois les policiers prendre leur souffle, prévoyant de rester en apnée pour une période très longue, jusqu’ à la prochaine victime.

Ce qui est bon à savoir, c’est qu’avant de crever d’une façon irrémédiable, on est placé dans une sorte de salle d’attente, un état second voire tiers, une semi conscience proche de l’ébriété, qui vous fait ressentir les choses d’une façon inconnue, vraie, et l’expression « à fleur de peau » devient inexacte. Toutes les réponses à toutes nos questions débarquent en informations  désordonnées. Tout ce qui vous est arrivé, de sinistres ou de fades, vous pénètre comme une seringue sèche, et tout reprend vie à l’intérieur, comme jamais.

Ça dure quelques minutes, la dernière vague, avant le repli vers l’immense RIEN DU TOUT. Pendant ce temps, des gens s’affairent, prennent le relais pour le questionnement sous toutes ses formes, des interrogations sourdes et maudites : « qu’est ce que je fous là au lieu d’être chez moi ? » aux questions ouvertes, communes, volatiles : «  quel malade a pu faire ça ? La banalité de leur émoi devant mon saccage est sain, ce sont des gens comme vous, les flics, leurs émotions sont aériennes, imprécises, frugales et bien qu’ ils côtoient assidûment l’ horreur, elle ne leur est bel et bien jamais rentrée dedans.

Les paires d’yeux au dessus de ma peau, focalisaient sur le fait qu’on ait précieusement replacé le vêtement sur moi comme il faut, juste après le coït, comme pour me faire belle.

_C’est comme s’il avait regretté son geste, il l’a rhabillée comme pour s’excuser.

_Pourquoi dans ce cas ne pas lui avoir remis son soutif.

_Manque de temps, la trouille. C’est son côté maladroit, non calculateur. Je dirais même que ce n’était peut être pas SON idée.

_Vous croyez qu’ils étaient deux ?

_Oui mais peut être pas tous les deux sur les lieux du crime, un commanditaire pourquoi pas.

Il y avait un petit mouchoir près de mon visage, plein de rouge à lèvres.

_Il a même voulu la nettoyer, et d’après les traces sur sa figure, il l’a embrassée.

_Un amoureux éconduit sans doute ?

_Un amoureux secret, éconduit non. Etre éconduit pousse a plus de maîtrise que ça dans le geste. Il aurait voulu se venger d’elle, qu’elle soit la plus laide possible, il l’aurait défigurée ou lacérée, il s’en serait prit à sa beauté, or là il a voulu la rendre intacte. Et vous avez vu ses nibards, c’est dégueulasse !

Les deux flics faisaient beaucoup de zelle, j’en déduisais sans peine qu’il s’agissait de l’une de leurs premières affaires et que leurs méninges si affûtées remerciaient de cette manière je ne sais qui pour ce cadeau de les faire mener enfin une enquête.

Tandis qu’ils tissaient différents scenarii, je restais ficelée, un ruban noir, autour de moi était noué comme sur le haut d’un cadeau.

_ Il fait de l’humour…Psychopathe à l’essai je dirais. Il pourrait nous en faire d’autres de ces cadeaux…

_Ouais, t’as peut être raison. Je vois plus un moyen de nous le faire croire, pour brouiller les pistes. Les tueurs deviennent de plus en plus malins, ils se documentent, ils connaissent les processus de diversion. Ce qui me gêne ce sont les dents de devant, la mâchoire supérieure défoncée…Ça ne ressemble pas au reste des tortures. C’est brutal pour un mec qui rhabille une nana qu’il a violée. Ils étaient deux. Deux gars que tout oppose. 

_ Ou un schizophrène ?

_Ne jamais s’emballer.

L’un des deux avait raison. Mais ma rigidité mortuaire m’empêchait de parler ou même de faire un croquis dans la terre avec mes ongles. Mon corps bleuté cloquait hors de ses lacérations, en petites boursouflures triangulaires violettes. Le plus jeune flic appuyait dessus avec son doigt, comme un jeu « premier âge », ceux pour reconnaître les bonnes mélodies.

Etre tombée sur des novices m‘ importait peu.

Que l’on retrouve ou non le coupable, plus rien ne changera pour moi. Tout meurtre tombe dans l’indifférence au delà d’une semaine, à moins qu’il ne s’agisse d’un gosse, et encore. Quelque part, j’avais de la chance de servir de cobaye à perspicacité pour les deux enfants policiers. L’équipe légiste est arrivée une demi heure après eux

Le plus vieux des deux inspecteurs a posé sa main sur le bras de l’autre pour lui faire signe de reculer. Les scientifiques ont pris le relais. Le grand blond a raté son pas de danse et a glissé sur une abondante larme boueuse, le bord blanc de ses baskets s’est recouvert d’une bave épaisse et marron.

_C’est dégueulasse, merde.

Le plus vieux a sorti un palm, lui aussi a pris de brèves notes, et puis les deux apprentis flics se sont dirigés vers leur voiture, l’un des deux a ricané aigu comme une jeune fille, je crois qu’ils se racontaient le dernier épisode de « 24heures chrono ». Ils ont de la chance, à leur stade il y a encore ça, pour faire écran. Qu’ils profitent bien de ces parades qui fonctionnent encore, bientôt, la simple vue d’un chat crevé les terrassera, leur rappellera leur dernière nuit à ramper et prier pour que ce genre de meurtres n’arrivent plus jamais,  des corps identiques au mien dégringoleront du ciel, et les deux gamins tournés en hommes remonteront, penauds, dans le véhicule blanc, avec en tête, le peu qu’il y a à apprendre des crimes.

                                                                          *

Aucun effet personnel. Mon sac à main : envolé. Des bijoux ? Disparus. Un des légistes avaient remarqué que mes oreilles étaient percées. Avec sa torche il lorgnait mes poignets et mes phalanges pour y distinguer des marques de bronzage spécifiques qui démontreraient le vol de mes bijoux. Qui est dans la plupart des cas, ce que l’agresseur fait en second s’il s’agit d’ un violeur, en premier si le type a juste flingué pour faire taire après le vol. derrière ma nuque, on distingua d’ailleurs une entaille, signe que le bijou avait été arraché d’un coup sec.

Ainsi, ma montre en or, mon alliance trois or, et cette chaîne de cou, s’étaient volatilisés.

On a retrouvé mon sac, à cent mètres de l’agression. Plus rien à l’intérieur. Juste une carcasse de porte feuille. Un des légistes était une femme et son œil avisé à vite repéré la qualité du sac et du reste.

_ Bon sang elle est gaulée comme une bombe

_Tu vois ça comment toi ? C’est un bout de bidoche maintenant

_Je le vois, c’est tout

_A mon avis c’est une pute

_Cette nana me dit quelque chose, je sais pas pourquoi

_T’as dû te faire plaisir un soir ça doit être ça

_Non, non c’est pas ça…

_T’as demandé aux deux mômes ?

_Tu parles, ils vont retourner se coucher vite fait, y a école demain.

Impossible de brailler.

Je n’ ai plus accès aux autres. On rappelle les deux inspecteurs.

_Alors ?

_Elle me dit quelque chose

_Oui à moi aussi… lance blondin

_Vous vous l’êtes tous envoyée ou quoi ?

_nan je touche pas aux putes

_Qui te dis que c’en est une ?

_Ben, regarde mieux que ça, tout y est je crois, non ?

Le blond écarquille les yeux. Pas la peine de chercher plus loin. Il se souvient.

Mes seins, mon fessier bronzé et tendu comme un parchemin, dans sa tête il se refait vite fait les frénétiques spasmes de mon estomac pendant « l’effort ». Il ne dit rien, il n’ose pas.

Je suis paisible, docile, presque agréable à ausculter pour ce mec en blanc, agenouillé tout près de moi, qui palpe ma peau à différents endroits, pour déterminer l’élasticité de mon épiderme, l’heure possible du meurtre, il ouvre ma bouche, frotte l’intérieur avec de longs coton tige, il a des gants en caoutchouc qui ont un goût dégueulasse, pire qu’une capote aromatisée, il regarde mes quatre dents parties, celles qui restent, il admet : en très bon état.

Quoiqu’ il en soit on ne m’a pas loupée.

Les deux flics s’engueulent à deux pas de mon corps, pas d’accord au sujet de la façon de mener l’enquête. L’un d’eux postillonne sur mon buste en criant.

Le blond n’a toujours pas craché d’où il tenait le souvenir de mon corps.

Le type en blanc promène ses doigts sur mes gencives, il vient de trouver un chewing-gum verdâtre coincé contre une prémolaire. Ça ne sert à rien mais c’est toujours ça. On récupère de la crasse sous mes ongles manucurés « french ». et comme j’ ai un bon centimètre d’ ongle blanc, ils ont de quoi faire. Une voix crasseuse crache une info depuis la voiture des deux inspecteurs, je saisis un ou deux mots au vol, on aurait repéré un suspect à vingt kilomètres d’ici, au volant d’une voiture bleue comme l’a décrite l’agriculteur qui m’a trouvée.

Les deux flics ont grimpé dans leur Opel blanche. Leurs babines pendaient comme celles des chiens qui ont retrouvé la planque de leur os. On allait interroger le malade, celui qui m’avait tailladée comme un jambon cru. Il avait été arrêté au domicile de sa mère, selon les grésillements de la radio des flics. Sa mère avait dû ouvrir aux autorités, les regardant d’un œil torve, leur disant qu’on ne toucherait pas à son petit garçon, à moins de lui lacérer son corps de mère. D’ailleurs elle devait se revoir avec ce petit criminel installé au fond de son bide. On la maîtrisera sur une chaise en formica marron, qui grincera sur le carrelage vert et fendillé. Elle dira qu’elle est vieille et sous médocs pour dingue, histoire d’affoler.

Qu’ils devraient avoir honte de faire trembler sa cellulite comme ça en pleine nuit.

Le fils tremblera sous ses draps de gosse, il couinera comme un caniche, et un des flics, qui avait vu faire ça à la télé, enfoncera la porte de la chambrette avec le talon, s’éclatera l’os bien sûr, parce qu’ en  réalité, les portes sont comme du plomb.

Le flic verra une masse blanche vibrer dans la pénombre, il gueulera : sors de là, sinon !

Et sinon quoi ? Dira le mec, soudainement virilisé par son récent crime.

Il sortira de sous son drap et tirera. le flic crèvera comme moi, la gueule ouverte, son thorax ouvert par une balle, mais content d’ avoir choppé le dingue.

Les flics sont comme ça, leur corps au final est de moindre importance. L’Enquête passe avant leur dents ou leurs côtes pétées, tout est bon pour grimper les échelons. Dans ce système de pensée, on avait, eux et moi, pas mal de points communs.

                                                                          *

Il n’avait peut être rien à voir avec tout ça. Et si le type qui les avait fait galoper n’était en fait qu’un pauvre gars au volant d’une innocente et malchanceuse voiture de la même couleur et du même modèle que celle de mon agresseur…

L’agriculteur n’avait pas plus d’éléments que les flics, et tous les légistes réunis. Peu importe l’heure, les indices, et même si on retrouvait l’assassin. Les preuves tomberont une à une.

Je le garantis.

Avant de me défoncer les dents, on a crié «  grosse pute ». Les incisives centrales sont tombées en premier, ont suivi les latérales, mon palais s’est brisé en plusieurs morceaux qui ont roulé dans ma gorge, j’ai confondu le bruit de ce fracas avec celui d’une pile de cubes en bois tombant sur du carrelage. En vrac sur le sol. J’ai fini mon existence comme un jouet d’enfant .J’ animerai les journées de pas mal d’habitantes des beaux quartiers. Mine de rien, elles me regretteront. Elles et leurs sarcasmes. Il n’ y avait rien de mieux à se mettre sous la dent que mes manteaux vert pomme et les obsessions roses de mon « vicieux » de mari, comme elles disaient.

Le type en blanc à côté de moi, fait basculer mon corps, il touche, les articulations, prends des notes, tout bas. On me prend en photo. On en reprendra au labo. J’entends dire que je suis peut être une pute de luxe, vu le trop plein de chirurgie esthétique dont j’ai fait l’objet.

J’ai d’énormes cicatrices juste sous les seins. En plus des entailles fraîches. Les liquides jaunâtres et visqueux ont coulé le long de mes côtes, ça puait le silicone tourné. Ma lèvre supérieure est boursouflée comme la garniture d’une pizza, mais aucun charcutage récent à signaler.

_Curieux qu’il s’en soit pas pris à sa bouche, y avait de quoi faire pourtant… »

Le juge d’instruction a été alerté. Il lutte contre le sommeil au volant de sa berline ébène. Le médecin lui a dit un lexomil et vous dormirez comme un ouvrier. On lui explique sur le ton d’ une molle tragédie, qu’un individu ( ou deux individus), sans nul doute de sexe masculin, m’ a (ou m’ ont) traînée dans un petit bois, à l’extérieur de la ville, que j’ ai fait le trajet en voiture bleue, couleur corroborée par les yeux sains d’ un agriculteur de cinquante trois ans, demeurant tout près, dans un village nommé «  les eaux », il a vu un véhicule de type break s’échapper en trombes, avec à son bord, deux silhouettes. Pour me maîtriser, on m’avait assommée, avec une petite pelle restée sur les lieux, le bord de l’outil et la violence du coup,  a enfoncé mon crâne sur le côté droit. Il n’ y avait rien de plus à dire, il verrait sur les lieux.

Violée, ils n’en ont pas parlé tout de suite.

Un juge pense de lui même à ce genre de choses.

Il y a des moments où on sait que c’est la fin, le cerveau n’espère plus rien, il ne vous indique plus aucune image positive, l’instinct de survie meurt avant vous. La morte et le veuf dans le même panier de souffrance.

A la main gauche il me restait la sensation du toucher, ils avaient laissé mon sac près de moi. Son cuir n’ était plus aussi doux, tous les accessoires avaient changé d’ aspect, plus d’analogies avec le réconfort, le luxe n’ avait plus aucune compétence. Le juge demande à ce qu’ on lui raconte la suite, que les détails lui pressent le cœur. 

_L’ individu l’ a vidée de son sang, avec un couteau extrêmement bien affûté ou cutter, juste en dessous de ses seins, il l’ a enfin achevée par strangulation avec lacets de chaussures.

La chaleur que dégagent les phares de toutes ces bagnoles braqués sur moi, me rappelle celle de Formentera. Tout va bien. J’ignore ma propre mort, je me crois éternelle comme un alignement de zéros sur un chèque. Un des agents a un mouchoir sur le nez, je suis raide depuis autant de temps ? Le Shalimar ne couvre-t-il pas la puanteur de cadavre ? Il faudrait se plaindre auprès de la maison Guerlain,  du parfum pour morts, ça ferait bien, « outre-tombe » : l’effluve de l’au-delà.

Les deux flics sont revenus vers moi. Je pense que l’un des deux est pédé. Vu comme le blondinet me regarde. Je suis pas dégueu comme femme. Un hétéro me regarderait avec d’autres yeux, ceux du gâchis en face de lui.

On demande si on peut incliner ma tête, pour bien voir les blessures qui recouvrent ma figure, le légiste prend quelques clichés, il ne peut pas trop s’avancer, je suis tout contre le buisson et certaines branches le gênent, des épines entrent dans la chair de ses doigts.

_Je me ferai jamais à l’odeur de pisse sur les cadavres.

_C’est pour dire des conneries pareilles que t’es devenu flic ?

_J’ai rien entendu. Je continue : traces de luttes superficielles sur le flanc intérieur droit

Pourvu que mon fils ne vomisse jamais devant ces photos. Le numéro de son père est au fond de mon sac. Dîtes leur que mon corps a été retrouvé à la surface de l’eau, qu’un fleuve m ‘a joliment transportée jusqu’ à la rive, que l’image n’était pas si vilaine. Soignez le décor et l’histoire, s’il vous plaît, ne me jugez pas, ne faites pas comme si j’étais une carcasse de poulet, ne jetez pas mon corps, demandez au « chinois », il vous dira comme mon corps était beau et en demande de vie, toutes les images de moi vivante le prouveront, je ne voulais rien de terrible. On a choppé mes chevilles. Une femme a passé ses mains sous mes aisselles. Suite de la séance photo au labo ma belle…Refermé le sac noir type sac congélation. Pour de plus amples informations, prière de tirer la fermeture éclair.

Bonjour monsieur le juge »

Pour ce cas- là, croyez- moi la procédure habituelle, vous allez vous la foutre au cul. Et le premier qui appelle un journaliste, je le fais mettre au trou jusqu’à la retraite. Coffrez moi l’agriculteur. »

_On en fait quoi.

_On l’emmène, pendant ce temps il parlera pas à tors et à travers, pas de Ricard sur la langue : pas de propos qui partent trop vite. Les journalistes, je m’en occupe.

_Mais c’est qu’une pute.

_C’est ma femme.

Posté par Alexxandra à 04:28:00 PM - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

En savoir plus

Bonsoir,

c'est très prometteur ce début de polar, original et écrit avec une certaine aisance, on a de suite envie d'en savoir plus...

Posté par visiteur du soir, mardi 28 août à 10:05:04 PM

polar rock

Bonjour,

Je vous contacte suite à un mail de Philippe de Mare Nostrum puisque je suis également un nouveau voisin de blog http://laurentfetis.canalblog.com/ et que j'ai commis un Polar/Rock (je suppose que c'est le début du prochain polar rock).

Excellent teaser en tout cas =)

Posté par kether, jeudi 30 août à 08:56:18 AM

¤*¤

wouuufff!
quelle claque!
qu'on ne me parle plus de shalimar!
à quand la suite?

Posté par séve, jeudi 30 août à 06:49:12 PM

la suite est dans un coffre à Zurich

La suite repose dans mon ordi. héhé.

Posté par myawallace, vendredi 31 août à 08:47:13 AM

je découvre, j'aime...

Posté par belami, lundi 10 septembre à 02:21:01 PM

exquis cadavre !

Belle entrée en matière pour ce polar intriguant. Dans l'exercice périlleux qu'est l'exposition de la victime et de la scène de crime, l'idée de connaître la conscience post-mortem du cadavre est jubilatoire...Bel humour noir qui enrobe le tout qui plus est...vivement la suite.

Vigo.

Posté par seigneur vigo, vendredi 28 décembre à 01:56:40 PM

J'ai eu le temps de percer tous les coffres de Zurich... nada.
C'est comme ça que naissent les haines ! :s

Posté par Exigeant, mardi 29 avril à 11:33:53 PM

Un livre est une rue sans issue.

Oui je sais mais "blog" et "edition papier" ne font pas bon ménage. Ainsi quand l' éditeur dit : un teaser et puis c'est tout, l' auteur répond : oui monsieur.

Posté par myawallace, mercredi 30 avril à 08:50:13 AM

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