Mein Blog, kein Blog : Alexandra Apperce

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mardi 04 mars

Velcro. Roman.

                                                                    Velcro est un roman achevé et non publié à ce jour...Voici le début...

                     

   Sans_titre

                     Partie une :   Attache-parisienne.

                                                1

Il fallut faire une petite incision à la base de son cou pour que le fin tuyau entre et que l’air y glisse : madame Schüller, occupante de la chambre 111, pouvait de nouveau respirer et remercier la lame de douze. Pas moyen de crever dans cette baraque ! A-t-elle hurlé lorsqu’on enleva la canule. Six mois qu’elle demandait ça, la mort, depuis le décès de son Jacques. Elle a craché, dégluti, reniflé, et ça passait la vie. La vieille va se venger pour tout ça me dit Denis, faut préparer des draps propres ! J’ai dit oui, oui,  je sais bien ce qui nous attend.

                                                                        *

Dix minutes plus tard, la zone de turbulence s’est déplacée. Chambre 101. Depuis laquelle un vieux crie plus rauque que d’habitude. Il prétend mériter un peu de morphine liquide.

Rien que ça ! Les vieux connaissent tous les médicaments et tous les stratagèmes pour en avaler. A croire que ces hosties ont le goût de rillons à la moutarde.

La morphine, c’est le seuil dernier, quand les organes perdent leur place habituelle, pour tout autre cas,  ils doivent comprendre qu’il y a encore de la route, que leur corps peut tenir. Dans un monde parfait, les vies seraient courtes.

Le médecin-chef (le docteur Geignaud qu’on appelle plutôt « le geignard ») nous a ordonné de ne rien leur céder de plus, qu’ils pourraient y passer avec tout ce qu’ils ingurgitent déjà tous les jours.

J’informe le sénile du refus, espère qu’une conversation courte règlera l’affaire. Des insultes ? Je suis sourde. Il a choppé mon poignet, donnez moi de la morphine, saleté ! (Pas pour de vulgaires reflux d’estomac enfin).

Delphine la stagiaire, me dévisage, relève les babines, me pense salope.

Selon ses propres termes, elle désire s’entretenir « en tête-à-tête avec le pensionnaire ».

En tête-à-rien ! Je ne suis pas sûre qu’il en ait encore une.  Mais je lui accorde : certains « anciens » savent parfaitement le degré de vétusté de leur organisme, le devis est souvent clair dans leur esprit, et les barbarismes que sont les noms de médicaments sont pour eux aussi familiers que n’importe quel ingrédient de potage, une simple retranscription de manuel de cuisine. En une ou deux semaines de séjour il est possible de maîtriser chaque vocable des tauliers, et ça peut rapporter gros : négocier ces petits cachets blancs dans la langue de l’ennemi entraîne parfois sa flexion. Un gémissement en « plex », un beuglement en « ylène » et bingo, « les remèdes » comme disent les vieux, tombent droit dans le gosier comme des délices au saint-doux. La paix. En plus du lien verbal possible entre le vieux et l’Homme. Soulagement. Cet endroit n’est pas un cabinet vétérinaire. L’animal refuse les drogues en bloc, à moins qu’on le neutralise. Un rat repérerait un valium fondu dans un livarot géant. L’octogénaire, lui, serait prêt à organiser tous mécanismes de défense, morsures, coups de griffes, coups de bec pour une ordonnance pleine. Toutes proportions gardées, tout Alzheimer exclu, le vieux sait qu’il a des possibilités, il a la gagne. Il peut venir crever à vos pieds comme un lépreux attendrissant et la seconde suivante piller sans cagoule l’intégralité de vos nerfs.

Je sais parfaitement ce qu’Elle (la très-trop jeune arrivante et tendre illusion) compte faire, elle veut être la soigneuse du mois. Bravo ! Dans une heure il fera nuit et la nuit la mort geindra. Couinera. Balancera les oreillers contre la porte. Patience.

Quand elle était à l’école, « petite crédule parmi les hommes » recopiait méticuleusement ses leçons sur le côté primordial  de s’informer avec le plus grand sérieux de l’état de santé de chaque vieux, et ce oralement, pas seulement en consultant la fiche du gravas. (L’infirmière jouit par l’oreille).

Le jour de l’ examen, elle dû dégager, en deux pages minimum avec une marge de trois carreaux, l’importance d’établir un contact humain avec ce genre de personnes, et la nécessité d’entendre l’étendue des dégâts de la bouche-même du corps. La réponse à cette question serait notée avec un coefficient quatre. Elle remplit sans peine l’équivalent d’ une feuille double à petits carreaux, remportant après trois semaines d’attente fébrile, la note de quatorze sur vingt, ce qui lui assurait une place dans un hôpital cher et propre.

Fine mouche pousse la porte de la 101 : racontez moi un peu ce qui ne va pas… Le vieux en redemande. Il fait tapis : Je vais y passer cette fois, je vois le tunnel...

C’est un squelette qui vous a au bluff, vous ramasse comme sa mise et s’enfuit son sang tel le bolide sur son circuit.

L’apprentie ressortira de la chambre vaincue. La « déchetterie » agoniserait plutôt demain, sécrétion grumeleuse au nez, elle s’était endormie.

Hep, la nymphe, tu en verras ici des ressuscités.

                                                                          *

Il est vingt deux heures et nous avons bu des mers de cafés, vu des vieillards enduits d’urine, la veille, il y a deux heures, demain. Ils meurent en réclamant qu’on change bien leur couche avant de les mettre en terre, ils précisent que ça ne se passera pas comme ça, qu’ une fois l’arme mise à gauche ils porteront plainte avec férocité et arguments contre toutes les formes d’empilage de vieux, qu’ils n’ont jamais consentis à tout cela, qu’ils n’ont jamais signé de contrat stipulant que la vieillesse était crasse. Et ils appellent leur mère, faites qu’elle revienne, ils supplient que ces femmes mortes depuis l’autre siècle les aiment encore. Ils réclament un stylo pour mettre sang sur blanc tout ce qui les turlupine depuis un bon bout de temps, les problèmes de succession, ceux qui méritent un petit quelque chose, les autres, débiner ces autres, ensuite ils vous plantent le crayon juste au centre de l’œil. (Douleur quasi insoutenable) car pour lui, vous pourriez tout à fait n’être qu’un plumier.

Stagiaire Delphine a déjà sommeil. Deux heures du matin est un cap pour les saintes.

En gériatrie les nuits sont plus longues que des nuits, on retend des hectares de draps, on tente de réanimer la chambre 123 ou la 142, on retourne crier, la tête enfoncée dans un coussin qui sent l’urine lui aussi, son velours est imbibé de l’odeur de la mort qui rôde, de l’intérieur des vieux, la bile, le sang pas frais, on n’a jamais vu autant de cadavres, mais pourquoi ils décident de crever par salves, putain de coliques néphrétiques.

Nous sommes quatre « gardiennes » dont Marie pleine de grâce, et nous irons toutes pleurer de rage derrière le comptoir de l’accueil, à mordre ce qu’on pourra, un bras, un mouchoir, un rapport médical. Sans exception.

Silence vers trois heures du matin.

Mais le répit annonce la mort et les langues qui durcissent à l’air sur le coin des mortes bouches. Trois heures trente et ce sont les mains ridées comme des feuilles d’automne de la 122 que l’on place en croix sur son thorax. Elle peut tenir encore deux mois avaient dit les médecins. Elle était croyante la 122 ? Oui. Alors il faut trouver son chapelet et lui enrouler autour des doigts, c’est la condition pour qu’elle parte confiante, via l’autoroute.

J’avais parié deux cafés longs que la 113 y passerait avant. Une nuit comme les autres. Comme l’odeur, propre à ce genre d’endroit, tous les enclos de vieillards sentent pareils. Un vague mélange de nettoyant pour les sols et de salives tièdes. C’est ce qui parfume nos vêtements, nos cheveux, les draps, le rebord de nos tasses à café. On dirait qu’on avale et qu’on est TOUT ce qui traîne ici.

J’entre en salle de pause, une infirmière y dort déjà.

Il lui reste quelques treize minutes de rêveries. Je fais grincer le lit voisin en m’installant, et m’endors comme un soldat. Le repos n’a pas eu le temps de prendre, parce qu’un bruit de chute a choqué les murs de la salle.  J’ai cru qu’un mur porteur avait cédé. Un éclat de rire nous a rassurées, ma jumelle de chambrée et moi-même. La perception excessive du vacarme aurait été due à notre sommeil de basse qualité qui génèrerait par la même des fantasmes de destruction. On entend : « Tandem ecchymoses-vomi, les filles, vous pariez ? » Ma voisine a bégayé qu’elle n’en pouvait plus de ce « tas de t.t.tripes ».

Si seulement ils roupillaient tous d’une traite après le repas du soir, qu’on n’ait pas cette misère à ramasser par terre ! On dirait qu’ils restent éveillés dans l’attente que la bouffe fasse le trajet dans l’autre sens. Toute la nourriture dégringole dans le foie et fait la fête comme sur un trampoline troué, par chance ça tombe pile dans le trou et ça s’égare docilement dans une cuvette, ou bien le tout remonte, inondant les gencives. Et alors ils sentent que ça vient, ils veillent à ce que ça vienne, et non ils n’ appellent pas, ils se penchent et ça gicle sur la chaise qui est à côté du lit, la chaise prévue pour les visiteurs.

J’en ai plein ma robe de chambre ils disent, (appuyez sur le bouton nom de dieu, c’est pas compliqué). Mais le réflexe tend plus naturellement vers la joie d’admirer l’œuvre de son estomac venant de propulser la cuisse de poulet sur le sol. Vite ! Approchez ! J’ai vomi la volaille et tout le reste ! Je suis en vie !

Oui le personnel laisse tomber des gélules de paix au fond sa gorge avant d’entrer dans ces chambres, dès fois qu’on y découvre un truc encore plus affreux que la veille. Après un cri, un appel, qui sait ce qu’on peut trouver gisant sur le lino. Le contenu d’un haricot qui remuerait comme un ver à pêche ou carrément un vieux entier !

Une fois décontractés par le lithium c’est avec plaisir qu’on accourt. On nous dit de rester sereines comme des fleurs en plastique, de faire belles figures toujours, mais les médicaments donnent aux déjections une odeur très spéciale, surtout garder votre calme, ils n’en ont plus pour longtemps et ils sont moins bien lotis que nous.

C’est une vocation de rester tendre, de résister aux attraits voluptueux de la haine, on coulerait profond à ne pas sourire devant ces ruines.

C’était juste la 102. Elle s’est penchée pour attraper un cadre, elle voulait voir une photo de plus près, se rappeler. Et puis elle a manqué le bord du lit, sa lampe s’est brisée sur le carrelage. Selon elle, l’espace entre le lit et la table de chevet, c’est fait exprès. Bien sur. Et le vomi c’est de la minestrone a supposé une voix.

                                                                            *

Il ne faut pas croire, il nous arrive d’être gais. Ensemble.

Quand ils sont de bonne volonté, les vieux peuvent puer et vous ravir de grands éclats de rire. Par exemple hier, c’était dans la salle où on joue aux cartes. On attendait Marcel Amont pour 17 heures. Oui Marcel Amont en personne.

Chaque année nous recevons dans cet établissement un chanteur au registre bien connu de nos pensionnaires (le passage de Jeanne Mas dans cet hôpital avait été un échec, on ne peut pas engager n’ importe quel chanteur venant du désert, nos vieux préfèrent de loin ceux qui sont carrément morts de soif). A notre actif nous avons : Demis Roussos, Danyel Gérard, Jessee Garon, et bien d’autres. Je précise que ce sont toujours EUX qui nous proposent leur venue, oubliant de ce fait toute ambition de cachet élevé. (Elément crucial pour que ces évènements prennent vie).

C’est moi qui ai reçu le coup de fil de l’agent de Marcel Amont, nous avertissant à la dernière minute que monsieur Amont aimait particulièrement chanter dans des endroits blancs, il aime la lumière c’est sa seule coquetterie, et puis il veut le silence pendant « le mexicain ».

J’ai répondu à cette personne que demander le silence ici, c’était une boîte de Klonopin à la main. Monsieur Amont sait être persuasif, il gèrera je pense. A dit la personne qui gloussait tout en raccrochant.

Ça tombait bien, la salle de jeux était ivoire. Rapport à la lumière qu’on voit, il paraît, au bout de la route, quand on fait coucou au Christ. Le matin, on avait punaisé des affiches d’un show datant de l’an dernier à Boulogne, qui représentait Amont en suffisamment gros et de face pour que chacun puisse le reconnaître, même les pensionnaires les moins chargés en bonne foi. Par dessus, j’avais collé un encart précisant qu’il serait bien là, ce jour, à 17 heures pour un pot-pourri (éviter medley) de ses plus évidents succès.

Les affiches annonçant la bonne nouvelle n’avaient pas été accrochées trop à l’avance. On avait commis l’erreur l’an dernier pour Daniel Guichard, et une heure avant qu’ il ne débarque, trois vieilles avaient décidé pour des raisons encore obscures, de barrer la route au pauvre ménestrel, se faisant vomir sur son passage en buvant de l’ eau tiède. La plus hardie le menaçait de massacrer le gitan, s’il osait pénétrer dans l’établissement.

Malgré toutes tentatives de dialogues, (tirade fantasmée : tu vas aller te pieuter vieille peau !), les vieilles faisaient bloc, couvrant l’individu d’insultes dignes de cités obscures à heures de pointe.

Daniel Guichard, offusqué, s’était plaint à la direction de l’hôpital, faisant noter que l’essence étant très chère, il désirait se faire rembourser les litres perdus ainsi que le prix de sa prestation multipliée par deux pour outrages subis.

Ça leur était venu comme ça. L’humeur avec les vieux, c’est compliqué. Si on leur donne du temps pour cogiter, ils foutent la merde.

Pour Amont, on s’était dits : hors de question de revivre le coup de Guichard.

Marcel Amont est arrivé à 16 heures. Il était calé comme un notable à l’arrière d’une Velsatis noire flambant louée (immatriculation 7412vw60). Sa coiffure blanche et luisante, défiait les vitres teintées. Son agent, une femme d’une trentaine d’ années, peut-être une nièce ou une belle-fille, chevelure rousse légèrement ondulée, vêtue d’ une tunique en soie lavée saumon ( année 86-87 environ) est descendue de la voiture avant lui. Monsieur Amont est très concentré, il ne s’autorise pas l’échec. C’était son troisième hospice en trois jours nous avait-elle expliqués et Monsieur Amont est exténué. Les vieux sont un monde à part.

Le chauffeur, un jeune homme brun, barbu, en chemise blanche lâchée négligemment sur un jean, a ouvert au King. On l’attendait tous, de plus au moins ému, devant l’entrée.

Marcel Amont est tout petit a dit Monsieur Blanc. Amont n’a pas répondu. Il est paré aux attaques. Il s’est arrêté juste avant les portes coulissantes et a précisé en secouant l’index gauche qu’il signait les autographes APRES les représentations. Je l’ai accueilli.

_Bonjour monsieur Amont, nous sommes ravis de…

_Oui, vous l’êtes, vous savez je sais rester simple, bon, où est ce qu’on chante ici ?

_Par ici, ça se passera dans la salle de jeux, elle est blanche.

_Oui enfin c’est ivoire ça non ?

_Oui, c’est vrai, mais on se voyait mal repeindre la salle…

_Pardon ?

_Voilà l’estrade

_ah oui c’est haut, remarquez si je tombe, je reste ici pour toujours, c’est ça ?

_Oui c’est à peu près ça.

_Vous faites de l’humour mademoiselle ?

_A mes heures. Je travaille en hospice vous voyez.

_Vous me trouvez vieux ?

_Non, pas vraiment.

En fait, je n’aime pas les vieux qui bougent trop, qui parlent trop. Ça me fait le même effet qu’un gosse de deux ans qui maîtriserait déjà sa langue maternelle et la géométrie. Ça n’a rien de normal. Marcel Amont, soixante dix huit ans, me tripote le bras gauche, tapote ma blouse, remonte ses lunettes vite fait, comme un informaticien, il cherche la blague partout où elle n’est pas. Marcel Amont est lourd.

Ses musiciens s’installent. Ils pleurent l’éclairage et l’acoustique bidon. J’ai joué avec Didier Lockwood me dit l’ancien chanteur.

Je fais mine de ne plus savoir comment on respire face à cette annonce, puis je m’échappe en prétextant que je dois installer mes vieux sur les chaises mises en rang que voici.

_Faites, faites, dit Marcel Amont. Au fait, je pourrais utiliser une de vos pièces comme sorte de loges ?

_Oui, allez en salle de pause, l’ ampoule met du temps avant de s’allumer, c’est un éclairage éco.

_Je dois me changer, vous savez…Le mexicain !

_Ah oui.

_Vous connaissez forcément…Le Mexicain.

_En fait…

_Mais, si…Le mexxiiii, le mexxiiii, le mexiiicain !

Après cette petite représentation privée sur le chemin de sa « loge », je suis retournée dans la salle principale ou allait se tenir le concert. Le public était prêt. Toutes les couches avaient été changées, ça sentait le lait Klorane et le sirop pour toux bronchique. On apporterait les thés et autres infusions plus tard, juste après le tour de chant.

Ça va durer combien de temps soufflaient deux vieilles. C’est qui ? Demandaient d’autres, plus hardis.

La sono a sifflé, le larsen a accompli ses miracles de l’enfer. Nos oreilles se sont pris Marcel Amont, il y avait un par terre de trente vieux, les plus valides de l’unité gériatrie de l’hôpital, à boire la scène. On frappait dans les mains, entre les mains, sans se soucier de la mesure, on toussait, on crachait, les aide-soignantes pensaient serpillière et détergeant, les vieilles faisaient tourner leur alliance nerveusement en entendant certaines paroles sur lesquelles elles avaient choisi puis aimé leur mari. Les hommes étaient jaloux des biceps de Marcel Amont. Nous nous tenions prêtes à bondir en cas d’incident. On craignait qu’une des vieilles les plus nymphomanes ne cherche à forcer le passage pour lapider Amont d’amour.

On savait que la 114 et le 124 étaient des fans de la plus vieille heure.

Amont ne se lassait pas de faire des digressions au beau milieu de ses chansons, à la façon des chanteurs des années soixante-soixante dix, qui sur scène, ponctuaient chaque parole par des « eh oui », « c’est vrai », « ah oui, oui ». Il a terminé son show en nage, enfilant son énorme chapeau noir, un sombrero (apporté en hâte par le chauffeur dans la loge avec un essoufflé : mille excuses monsieur Amont) pour interpréter : le mexicain. Et ça a donné à peu près ça :

Un Mexicain basané… Eh oui
Est allongé sur le sol… Oh la

la
Le

sombrero sur le nez… Je m’en souviens ouais !
En guise en guise en guise en guise en guise en guise de parasol… Ah oui tu parles !

Nous avons subi la suite, entre deux «  je veux aller aux toilettes et vite » et «  ça passe pas le poulet basquaise ». Le programme était clair : Bleu, blanc, blond. L’amour ça fait passer le temps. Tout doux tout doucement. Et Escamillo. Temps total de présence : quarante trois minutes.

La salle n’en pouvait plus, les dentiers chantaient, les gencives se marraient. Ça toussait de toutes parts, tubars et hilares ! Et c’était une prouesse pour eux d’être en joie avec une couche « adulte protection anatomique + barrières intégrales ». Dans la gazette de l’hôpital, dès le lendemain on lirait : « Applaudissements. Cris. Quinte de toux. Le spectacle est un succès. Les fans sont toujours là. Ils sont très différents. Ils ne sont pas debout. Lui, Marcel, n’a pas changé. Et c’est ce qui fiche la trouille. Quel est votre secret lui demanderait Mireille Dumas à heure de grande écoute sur la longévité et ses injustices. Je ne sais pas, dirait Marcel, peut être mon optimisme ou ma passion. Si elle meurt, eh bien je la suis. »

Effectivement il y eut un mort. Juste au moment où Marcel Amont est descendu de l’estrade.

On avait servi le thé comme prévu. Le chanteur concédait dix minutes après son spectacle, pour remercier son auditoire, mettre son nom sur des photos de lui avec un sourire refait, et serrer des mains pour congratuler les vieilleries d’avoir la chance de finir ici, en ayant une si belle vue, un si grand domaine fleuri et boisé à leur disposition ; il donnerait en plus, des conseils en diététique, car, penserait il, un vieux qui ne mange pas bien est un vieux en moins.

Un pensionnaire de quatre vingt quatorze ans a échappé sa tasse comme il s’en échappe tous les jours, il a voulu la rattraper, il est tombé de sa chaise et sa tempe a rencontré le coin de la table. Le même bruit qu’une cuisse de poulet qu’on détache sans peine. Un pauvre trauma crânien et le vieux était froid. J’avais mis plus de temps à lui verser son café.

Marcel Amont est reparti traumatisé par cette aventure. Il n’avait jamais vu quelqu’un mourir après un de ses shows.

Voilà pourquoi en courant vers la 102, on craignait une énième escalope congelée.

L’histoire nous avait montré que ça ne prévenait pas, que ça ne s’occupait ni du décor, ni des circonstances. La porte de la chambre était ouverte quand je suis arrivée. On relevait le corps tout mou. Sa tête tout en bas et le reste du corps au chaud sous la couverture. Elle se laissait faire, émettant de vagues plaintes molles. Elle s’est mise à trembler, pour dire. Un décès par jour, ce sont les aléas du Centre, plusieurs en quelques heures, c’est pour nous un arrêt maladie groupé cause dépression.

La vieille femme n’en était pas là, elle tenait juste à ce que la stagiaire reste près d’elle jusqu’ à ce qu’elle s’endorme. Pour obtenir deux minutes de paix, nous le lui avons concédé.

_On repose le cadre où il était madame, d’accord ?

_Oui comme ça je retomberai !

_Non vous allez dormir maintenant.

_Fichez moi la paix, vous, je vous aime pas.

(J’attrape la serpillière, ce n’est pas à moi de le faire, mais c’est une question de gain de temps, en ramassant cette flaque jaune poussin je me dis, surtout ne réponds rien, les patients ne doivent jamais sentir ou avoir la moindre impression qu’ils sont une charge, ne leur reproche pas le contenu de leur estomac, n’affiche pas ta dévotion)

_Ce matin j’étais votre infirmière préférée il me semble.

_Je veux la petite !

_Elle arrive, vous voulez un autre oreiller ?

_Je dors déjà ma grande.

Quatre heures trente du matin, la vieillesse est paisible. On entend une respiration sifflante en continue, on espère que ça dure. Que l’idée de la mort est repartie.

On boit un dixième café, une des aides-soignantes pouffe de rire en remarquant une énorme tâche orange sur sa blouse. C’est la 124 qui lui a craché dessus. Le duo carottes-crème fraîche fait des heureux!

A six heures du matin, c’est la fin de ma garde. Je briefe l’infirmière qui prend son service juste après le mien.

_Madame Sançois a pris ses vitamines.

_Elle s’est encore réveillée avant le coq ?

_Oui, cinq heures trente.

_Elle a toujours le même jeu ?

_Oui elle a recommencé ce matin même. (Madame Sançois échange l’ordre de ses comprimés dans son pilulier, elle préfère les classer par ordre de forme). J’ai laissé une fiche sur sa table de chevet. Chaque jour elle prend deux comprimés contre le diabète, un pour la tachycardie, deux autres pour la tension, un somnifère le soir. Pareil pour la 107(qui joue au même jeu depuis que madame Sançois lui en a montré l’intérêt)  sauf que le matin c’est trois comprimés conte le diabète, deux le midi contre les aigreurs d’estomac, le soir elle prend deux somnifères et un comprimé pour abaisser son cholestérol. La 103 refuse de s’alimenter seul. Il refuse également de boire. Il a perdu son pilulier. La 124 se sert du contenu de ses assiettes comme projectiles, la 102 risque de t’en faire baver toute la journée. La 101 va se mettre a genoux pour avoir de la morphine, le soir on a doublé la dose de somnifère. Le midi elle mangera des légumes, surtout pas de viande. La

136 a

un début d’escarre.  Il faudra « refaire » la 122. Il n’ y a plus personne à l’intérieur. Il faudra appeler la famille. La sœur, surtout pas le frère en premier. Elle ne voulait pas. La sœur s’appelle Odile…son numéro de téléphone est le 0145256587. Le numéro de téléphone de son lieu de travail 0147856985. Le numéro du frère…

_T’en fais pas, je trouverai.

Je lui épargne les récits encore frais de déjections. Elle sait.

Je passe les portes coulissantes. En musique de fond, une chambre pleure le décès de son père -en 1967-, elle dit qu’il était beau mon père, qu’il était beau ! Toujours en costume bleu…Le silence on l’aura jamais ici, un vieux ça bataille, ça désire, y’aura assez de supporter le calme absolu une fois dans le trou.

On charge un vieux à l’arrière d’un camion, il cramponne les bords de sa civière grise. Un vrai mort serait dans un sac, on ne laisserait pas la carne à l’air comme ça. Je me demande bien où ils l’emmènent. On me dit que c’est un type qui ne supportait plus l’endroit. La chambre 512. (Qui ne fait pas partie de mon unité). Il aurait mordu un infirmier. Mordu ? Avec quoi ? Les gencives ça pince fort, vous savez.

Les miens ne mordent pas. Si le maître est bon, le patient l’est aussi.

Les portes se referment et je fais quelques étirements. Je cajole mes tendons. La raison de cette gymnastique est que je rentre chez moi en courant, vais au travail en courant. Même après une garde de nuit de cette trempe, je cours. Dix kilomètres séparent le  pont d’Austerlitz du pont Mirabeau et cette distance constitue un entraînement journalier honnête, qui me permet de participer régulièrement à des marathons et de les terminer à une place souvent honorable. (Dixième au Paris Versailles, vingtième au marathon de Paris, cinquième à la parisienne, treizième pour les vingt kilomètres de Paris).

Un jour je vais dégringoler raconte ma voisine, à pas dormir comme ça et à faire du sport, j’avale toujours des vitamines avant, ne vous inquiétez pas, je gère tout ça. Et puis si je rentre, c’est pour me coucher vous savez, je profite simplement de l’air glacé, du matin jeune, et ce qui m’emplit le corps efface comme une vague sur la plage, les décennies en trop des grabataires qui me tombent des mains tous les jours.

Il est six heures quarante du matin, j’ai encore en moi l’image de monsieur N. qui dépose une dernière glaire de sa langue sèche sur la commissure gauche de ses lèvres. Au dessus de moi le ciel cède son haleine fraîche, au fond de ma tête quelques vieux geignent et bavent sur leur oreiller tout propre, changé depuis une heure à peine. Ca sent la mort certaine, l’odeur de la tombe ouverte, ces vieux que je lange et qui dorment en moi comme des souvenirs personnels.

Je cours le long des quais de Seine, défilent Mirabeau, Grenelle, Rouelle, et Paris étouffe les derniers signes de la nuit.

Les nuages s’éteignent gris. J’ai des crasses comme des grains de poivre aux coins des yeux. Ma langue est pâteuse, me semble poilue. Il faut que j’arrête les gardes de nuit.

La nuit, c’est affreux chez les vieux. Plus rien ne ressemble à la vie, la salive est « anis », les globes oculaires ne demandent qu’à partir, un peu de sang s’échappe de leurs narines. Nous sommes las qu’ils couvent tous si généreusement la mort. Qu’ils y tiennent autant. Je veux bien guetter ce qu’on veut la nuit, même des taulards ça doit moins gueuler,  mais les vieux, les sacs d’os, les huîtres plus très fraîches, la bouffe des vieux. J’ai encore la pestilence de leurs draps au fond du nez, la vieille Schüller qui a failli crever comme elle le voulait, a fait dans son pieu et puis elle s’est bien assurée d’avoir tout expulsé avant d’appeler.

Elle a poussé un cri enroué comme si on était venu la détrousser pendant son sommeil, je ne lui demande pas de vivre, je veille simplement à ce qu’elle ne manque de rien avant son envol ; mais si elle veut crever, qu’elle le fasse, qu’elle se perce le cœur avec un scalpel, je veux bien en laisser un traîner par mégarde  sous son assiette du midi.

Oui je déterre en moi ces affreuses menaces, si je gardais tout ça dedans, en étant simplement là près d’eux, consentant à ce qu’ils me pourrissent l’existence, je ne serais plus qu’à une demi-seconde du pire, je les entendrais me parler de leur vie, et pendant qu’ils feraient défiler sous mes yeux les prénoms de leurs petits enfants, je préparerais ma lame au creux de ma main gauche, et la droite serait aimante, à cajoler le front de la 112, puis, dans un geste maintes fois répétés, je leur trouerais la joue gauche, puis la droite, je leur casserais les dernières dents avant d’embrasser les lèvres de ces vieilles encore souriantes, on dirait qu’ il est cousu sur leur visage. Je regarderais avec adoration les photos du petit dernier. Elles sont grands-mères, arrière grands-mères, elles veulent le rester encore un peu.

Laissez moi sortir de cet hôpital que je dépose joliment leur corps à tous, à plat sur le fleuve.

          

   

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